certains destins nous renvoient le miroir du monde

Réfugiés syriens- mendiants à Alger

 

 

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Alger - Un spectacle triste à pleurer. Postés au bord de la route, hommes, femmes avec enfants dans les bras, ils mendient en tenant parfois des pancartes "Réfugiés syriens, aidez-nous" ou ils revendent des babioles aux conducteurs arrêtés au feu rouge.

 

Les  Syriens constituent la plus importante population réfugiée du monde, 18 millions de personnes réfugiées ou déplacées internes selon le HCR.  L'Algérie, au début du conflit les a accueillis à  bras ouverts  par milliers puis devant l'afflux, plus de 15 mille personnes en quelques semaines,  la population a fini par montrer les premiers signes "syrophobes" plus marqués au Maroc.

 

Au début du conflit, liée  par des liens historiques avec Damas, - ville où l'émir Abdel Kader résistant contre la France en 1855, s'y est réfugié avec sa suite de 12'000 personnes, l'Algérie, reconnaissante,   a ouvert grand ses portes et ainsi tout mis en place pour accueillir ceux qui fuyaient la guerre civile et arrivés sous le statut de touristes qui ne pouvaient rester,toutefois,au-delà des trois mois réglementaires. La convention de 1951 empêchent les Syriens de prétendre au statut de réfugiés mais n'exclut pas la demande de droit d'asile à formuler dans le délai.  Nombreux sont  ainsi devenus des clandestins en Algérie.  Création rapide de centres d'accueil  pouvant accueillir les  réfugiés, installées au square de Port-Saïd, à Alger, les premières familles  ont été déplacées, à l'ouest de la capitale. Soins, transports, école gratuite sont assurés par le gouvernement. L'Algérie parvenait  encore à accueillir  des centaines de familles refoulées au Maroc.   Répartis ensuite dans tout le pays, un grand élan de solidarité qui a fini par s'essouffler. Personne ne songeait alors que le conflit perdurerait si longtemps.

 

 Les Algérois sont mitigés, certains se félicitent d'avoir accueilli les réfugiés qui pour certains ont ouvert des restaurants et participé ainsi à offrir un plus grand choix culinaire avec de délicieux chawarmas et contribué à la diversité culturelle.  Pour d'autres, l'Algérie ne s'en sort déjà pas avec un taux de chômage record des jeunes comment alors les aider ? Un signe qui ne trompe pas, les dessertes aériennes sont passés de 3 hebdomadaires au début du conflit à plus aucun vol Damas-Alger.

 

Les réfugiés syriens sont devenus des nomades de l'exil passant d'un pays à l'autre, refoulés  parfois, les familles  tentent  de se regrouper au milieu du chaos.

 

On voit sur la photo, le visage de la femme empreint de tristesse regarder l'enfant et sans doute se demander :quel avenir pour mon enfant ?

 

Et à nous  d'interroger, à notre tour  : quel avenir pour la Syrie ?

 

 

 

 

MES ENFANTS, PARDONNEZ-LEUR !

Mes enfants, pardonnez-leur ! Vous aviez la vie devant vous, vos rêves, vos espoirs, vos illusions, vos projets d’avenir. Mais la folie des hommes en a décidé autrement. Il a fallu que vous payiez pour l'aveuglement de vos pères.  Au XXI ème, ils n’ont pas encore vu que nous avions quitté  le temps de la sauvagerie la plus ignoble. Ils sont  restés enfermés dans un temps antérieur pour revendiquer leur barbarie, ils balaient les siècles à coups de  griffe enragés pour redessiner une carte dont le sable est constamment balayé par le vent, et le vent quoiqu’il en soit est le plus fort , il chassera aussi les hommes et leur rage.

Comme au temps des Romains où pour mater le " tumultus et rebellio", on confiait aux bourreaux le sort des enfants des opposants. Après avoir été torturés et violés, les  petits corps méconnaissables étaient offert en pâture aux vautours, rien n' a changé!  Comme autrefois, les expéditions punitives, la vengeance collective qui au hasard de sa colère meurtrière désigne un innocent pour l’abattre froidement.

L’empathie à l’égard des siens, de son clan, de sa communauté  est facile, elle est le signe de l’instinct de survie,  montrer de l’empathie pour son ennemi est déjà un pas vers l’ultime reconnaissance de notre altérité et un pas vers la civilisation la plus éclairée;  où l’autre est absolument mon  semblable. A ce sujet, je vous invite à un détour vers l'association Breaking the Silence - www.breakingthesilence.org.il,  témoignages d'anciens soldats israéliens qui parlent de ce qu'ils ont vu et ce qu'on a leur demandé de faire dans les territoires occupés. 

 Les larmes des pères et des mères qui perdent leur enfant ont le même goût de sel amer.

 Adieu  mes enfants, pardonnez les vôtres qui n’ont pas su vous dessiner un avenir de paix.

 Adieu Eyal, Adieu, Naftali, Adieu Gilad, Adieu Mohamed !  Oubliez pour l’éternité la folie des hommes.

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L'IRRADIE - Hibakusha

Une œuvre au souffle intense, un chant allégorique pour redessiner le monde. A partir de l’accident nucléaire de Fukushima du 11 mars 2011, le monde doit s’interroger, on imaginait que Tchernobyl serait le dernier grand accident, puis le temps nous démontra le contraire, et force est de réaliser que ce qui se produit, se produira encore et que demain, nous pouvons devenir victimes de la folie du monde, atteints dans notre corps et notre âme et pour des générations.

« L’Irradié «  est une histoire qui se passe entre le Japon, Cuba et l’Australie, des personnages qui se croisent de façon improbable, les frontières entre le réel et le mystères sont ténues et parfois invisibles, mais toujours présentes .  Les morts et les vivants se croisent, les Anciens émergent de leur voyage éternel pour planter des Inukshuks au milieu de notre néant.

Une humanité qui émerge de sa nuit noire, à l’aube d’une ère nouvelle.

Un roman dont l’auteure, elle-même demeure surprise, touchée par  une voix profonde en nous, éternelle et bienveillante qui reste alerte et se donne pour mission de  rendre le monde attentif à sa dérive. Sans doute, la voix de l’écrivain qui le dépasse et qu’il ne fait qu’écouter et retranscrire ; ce messager de l’éternité, si solitaire dans son voyage, accroché au temps de la mémoire des hommes et de leur futur déjà si perceptible.

 

Un roman achevé de deux cents pages et il reste dorénavant à s'attaquer à la partie la plus incommode et la plus rébarbative, la recherche d'un éditeur. Une quête ennuyeuse , lorsqu'on sait que le plus passionnant consiste à écrire un livre, le reste n'est que bruit et fureur !  J'espère avoir le courage de me soumettre à cet affreux exercice afin de vous permettre de livre ce livre, si étrange ! 

 

 

 

 

 

 

 

SUR LES COLLINES DE JÉRUSALEM

 Le chant de l’oiseau

Sur les collines de Jérusalem

S’est égaré

 

Le tendre rose

De la pierre de Jérusalem

Mon  âme a aspirée 

 

La nuit d’azur

Ravit mes yeux

Qui pleurent 

Des étoiles

 

Par-delà la mémoire

Dans le ciboire

Se mêle l'amer au sacré

 

Sur les collines de Jérusalem

Les mots du poète

Se sont contractés

Réduits au silence

 

Le poète hurle

Muet

Dans un mystère absolu

Courbé,  il baise le sable

Triste couleur sang

Tant il en est abreuvé.

 

Sur les collines de Jérusalem

Mon spleen  bohème

Dans le rouge grenade

Chante à la cantonade

Son désespoir nomade

 

 

 

 

 

 

 

LE VOYAGE DE NAOTO

Pareil à un récit magique sorti droit d’un conte enchanteur, on me relata à deux reprises le fait que Naoto, surnommé "Le dernier homme de Fukushima"  parlait aux animaux et particulièrement aux oiseaux et que ceux-ci l’écoutaient et répondaient à son appel.

Parler aux oiseaux nous rappelle assurément Saint-François d’Assise, sans être considéré comme Saint , bien que Naoto le soit sans doute un peu, cette propension à entrer en contact avec la nature en général et le monde animal en particulier soulève des interrogations existentielles qui méritent un arrêt sur image.

Les frontières entre le monde animal, le monde végétal et les humains est proportionnelle à notre sensibilité ; intimement lié au monde qui nous entoure, nous entrons finalement en contact avec ce monde par des fréquences identiques qui deviennent un langage en soi et nous offre une lecture du monde non plus en différentiel mais en symbiose. Au-delà du fait que Naoto, lorsqu’il appelle les oiseaux, ceux-ci viennent à lui , il nous invite à reconsidérer notre rapport au monde.

Plus nous nous éloignons de la nature, plus nous créons des frontières infranchissables entre elle et nous, s’en distancer s’est se condamner à l’enfermement dans un monde clos et mortifère à l’intérieur duquel nous étouffons peu à peu.

Quand l’homme met en danger son environnement, non seulement il coupe le contact avec le monde qui l’entoure, mais en sus, il se soustrait à une forme de vie à l’intérieur de laquelle il puise son énergie. Notre sensibilité extrême crée un lien étroit entre le monde et nous ; l’oublier équivaut à se condamner à une mort lente, mécanique, matérielle, post-moderne ; cruel programme qui nous est proposé par des hommes-mécaniques indifférents qui nous éloignent du souffle intense de vie, pour nous proposer le vide de la mort par le vide d’une nature qui n’est plus épargnée et à laquelle nous sommes intimement liés et sans laquelle nous ne pouvons vivre.

Lorsque Naoto parle aux oiseaux, il nous illustre de la plus belle façon qui soit le lien direct qui nous unit et nous lie au monde et surtout par-delà ce fait, il nous rappelle que la nature et nous ne faisons qu’un Seul et Unique et qu’il n’existe qu’un langage ; un souffle commun dans une langue unique qui nous relie les uns aux autres et cette langue mystérieuse est sans doute celle de l’amour !

Naoto Matsumura –« Le dernier homme de Fukushima »

On le surnomme le « dernier homme de Fukushima » celui qui refusa  de quitter la ville de Tomokia proche de Fukushima et devenue ville fantôme.  Agriculteur âgé de 54 ans, au  lendemain de la catastrophe nucléaire du 12 mars 2011, il s’oppose, en avril,  à son évacuation pour s’occuper des survivants ;  des animaux laissés à l’abandon, enfermés dans leur enclos, expirant lentement, livrés à eux-mêmes. Des étables transformées en mouroirs, où seuls les rapaces s’agitent  pour déchiqueter à même les corps,  les chairs, à peine putréfiées. « Laisser agoniser des centaines d’animaux est un crime ! » s’insurge Naoto Matsumura.

Resté seul dans un rayon de 30 km autour de la centrale de Daii Ichi,  son action de résistance s’organise au milieu du chaos, dans un désert humain.  Il décide alors de libérer les animaux enchaînés ou enfermés, et de s’occuper de 400 vaches, de cochons, de chats, de chiens et même d’autruches. Profondément shintoïste, Naoto  nous rappelle que la nature est sacrée;  le rituel  shinto consiste à  offrir des aliments aux dieux et en nourrissant les bêtes, Naoto  nourrit les Dieux, à travers elles. Il lance son association « Ganbaru Fukushima »  Ganbaru signifiant en japonais « persévérer, tenir bon ».

 « La centrale nucléaire m'a tout pris, ma vie et mes biens. Rester ici, c'est ma façon de combattre pour ne pas oublier, ni ma colère ni mon chagrin. » Et il tiendra bon.

Un irradié dont on craint de serrer la main ? Un rejet,  ô combien douloureux et qui nous ramène, à un autre souvenir, encore empreint d’émotion;  la stigmatisation de ceux qui ont survécu à la bombe nucléaire d’Hiroshima et de Nagasaki. Des victimes doublement exclues, qui voient après le premier drame, surgir un  autre danger aussi grand et insidieux ; l’exclusion, le vide qui se crée autour d’elles, la crainte de contamination  les associant  à des pestiférés des temps modernes, des parias ostracisés. A croire qu’on n’a rien appris, ni rien retenu des leçons précédentes, une peur qui trouve sa source aux racines de l’ignorance. Après les "hibakusha" de Nagasaki et Hiroshima, voilà les nouveaux "burakumin" de Fukushima, avec pour  dénominateur commun : la discrimination ! 

 « Lorsque j'ai vu les visages de ma tante et sa famille, j'y ai lu la peur panique d'être contaminé. Cette épouvante était incontrôlable ; à tel point que leur première réaction a été de nous laisser dehors. Nous y sommes restés un long moment. Une fois entrés, la conversation tournait autour d'un seul sujet : celui de notre départ immédiat vers un centre d'évacuation. » (Naoto Matsumura p.62)*

 Témoin de la catastrophe nucléaire, le combat de Naoto, devenu figure emblématique pose la brûlante question  de l’existence même des centrales nucléaires. A l’heure,  où  les conséquences de l’accident de Fukushima sont encore difficilement évaluées avec pourtant  des morts par milliers, un impact sur la santé des personnes touchées,  des enfants jouant au milieu des déchets radioactifs, une agriculture contaminée, un Pacifique qui chaque jour qui passe est davantage pollué, la question du déni  reste entière. Fermer les yeux, faire semblant de rien, jusqu’à quand ? Jusqu’au dernier homme ?

 A l'occasion du 3ème anniversaire de la catastrophe nucléaire de Fukushima, Naoto Matsumura est invité en Europe. A Paris,  dès le 4 mars, après 10 jours, il continuera son périple  jusqu’à la Centrale nucléaire de Fessenheim.

Puis la Suisse : 

 18 mars :  conférence à la Haute Ecole Pédagogique de Lausanne

19 mars :  matin, vigie devant l’OMS avec Independant Who à Genève

 

pour en savoir plus :

 

http://www.ledernierhommedefukushimaafessenheim.com/

 

http://www.fukushima-blog.com/

 

*  : citations issues du livre d’Antonio Pagnotta : « le dernier homme de Fukushima » publié aux éditions Don Quichotte en mars 2013

 

PHOTOS DE ANTONIO PAGNOTTA AUTORISEE PAR L'AGENCE COSMOS 

Ibrahim Gezer (Îrbo) L' Apiculteur

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Réfugié à Bâle, vivant à Laufen, Ibrahim Gezer a tout laissé derrière lui ; sa femme qui de désespoir mettra fin à sa vie, après  les sept longues années  de fuite de son époux caché sous une fausse identité dans les montagnes et son départ définitif pour la Suisse. Sur leurs 11 enfants, plusieurs  sont morts dont  une fille, Elifa,  engagée dans la guérilla et tuée par des soldats turcs, deux de leurs  fils disparus,  eux aussi dans la résistance, deux autres emprisonnés,  sous prétexte qu’ils collaboraient avec le PKK. Certains réfugiés en Angleterre et en Suisse. Une famille kurde déchirée, disloquée, sauvagement détruite par l’armée turque.

 

 Ibrahim Gezer non seulement a dû abandonner son pays, sa famille, mais il a aussi dû renoncer à ses abeilles ;  ses 500 colonies et leur 18 tonnes de miel, le tout détruit  par l’armée dans les montagnes du Kurdistan turc. Or, son amour pour ces reines héliotropes , il le porte en lui et le transporte jusque  vers les hauteurs de Andermatt . La semaine il travaille dans un atelier de réinsertion pour handicapés à poser des sachets de bonbons Ricola dans une boîte en carton, puisqu’en Suisse, apiculteur n’est pas un métier mais un »schönes  hobby » comme lui signifie sa  conseillère ORP. Qu’à cela ne tienne, en fin de semaine, il monte retrouver ses chères petites et continuer à donner du miel aux hommes et à s’émerveiller de l’intelligence des abeilles, une organisation qu’il aurait tant voulu reproduire auprès des hommes : « mais les abeilles sont si intelligentes ! »

 

images-2.jpegUn film d’une grand humanité qui parvient à  donner à l’exil un léger goût de miel, un film  chargé d’espoir porté par les ailes diaphanes des abeilles sans lesquelles Ibrahim n’aurait jamais survécu, contraint de vivre seul, dans un studio, situé  au-dessus d’un bistrot bruyant et enfumé. Mais c’est une rencontre aussi entre un réfugié et une famille de paysans suisses  qui  l’accueille par une nuit d’orage. Une amitié forte se crée entre eux et  pour les remercier « Îrbo »leur offrira des colonies d’abeilles et leur enseignera  à devenir, à leur tour , apiculteurs.

 

Un film de Mano Khalil à ne pas manquer, jusqu'au 18 février 2014. 

 

Cinéma Bio de Carouge

 

Prochain billet Destins d’exception : Naoto Matsumura – le dernier homme de Fukushima

 

 

 

CHRONIQUE RWANDAISE

L'archevêque Perraudin ou la banalité du mal 

 Le mémorial du génocide Gisozi,  à Kigali,  pointe sans hésiter l’archevêque suisse, Mgr. Perraudin, Père Blanc, originaire de Bagnes en Valais .  Missionnaire en Afrique durant des années et consacré,  le 25 mars 1956, évêque du Vicariat apostolique de Kabgayi.  On continue à s’interroger  sur son rôle précis dans le génocide rwandais  et comment cet homme de foi, croyant, pratiquant dont le digne but était d’évangéliser les Africains se retrouve  sur la liste des génocidaires, du moins fiché comme un des principaux idéologue ?

Avant de partir au Rwanda, j’avais visionné le film sur Hannah Arendt et le procès d'Eichmann,  projeté aux Scala. En me retrouvant devant la photo de l’archevêque Perraudin, j'ai tenté d'imaginer comment  la philosophe aurait analysé ce cas où la banalité du mal prend une autre forme , celle de la justification faite par André Perraudin que ce sont les victimes qui l’ont cherché, que ce qui est arrivé aux Tutsi était à prévoir, c’est ainsi que André Perraudin effacera  toute responsabilité dans ce qui sera un des génocides les plus effroyables du XXème siècle et qui fera dire à Bertrand Russell dès 1964 : » «le massacre le plus systématique depuis l’extermination des Juifs par les nazis».

L’histoire de Perraudin est surprenante car l’homme part d’un bon sentiment, du moins d’un sentiment religieux; c’est au nom de la charité chrétienne et de la justice sociale qu’il prend une position ambiguë dans sa lettre pastorale « Super Omnia Caritas » (par-dessus tout la charité) ,  du 11 février 1959 et qui confortera l'intégrisme ethnique.  Le religieux n’a pas compris que cette lettre ferait office d’appui de l’Eglise et tiendrait de justification morale des revendications hutues contre la minorité tutsie qui se déployeront dans une violence sans précédent. Dès le mois de novembre 1956, quelque mois à peine après sa lettre, on verra dans la région de Kabgayie,  fief  de son archevêché , apparaître les prémices du génocide de 1993.

La  lettre apostolique du Père blanc  sera lue dans toutes les paroisses et fera de lui un des principaux idéologue  et inspirateur de la Révolution sociale qui lui fait écrire : « Dans notre Rwanda les différences et les inégalités sociales sont pour une grande part liées aux différences de race, en ce sens que les richesses d’une part et le pouvoir politique et même judiciaire d’autre part, sont en réalité entre les mains d’une même race ».  C’est au nom de l’égalité entre les races et de la charité que Mgr Perraudin soutient de tout son poids cette « révolution sociale » d’où émergent les leaders du mouvement hutu alors que les Pères blancs avaient au préalable et pendant des années éduqué et soutenu l’élite tutsie.

Comment ce religieux nourri spirituellement du « Aimez-vous les uns, les autres «  a pu être pareillement impliqué en qualité de  théoricien du génocide rwandais  dans une idéologie totalitaire qui entraînera l’extermination perpétré par les Hutus contre les Tutsis et Hutus opposés au génocide,  comment ce mandement de Carême qui a marqué un tournant au Rwanda participera à le présenter comme une personne-clé au cœur d’un  génocide  ?

Par la suite, on le verra proche de Grégoire Kayibanda dont il sera le conseiller et l’ami, son implication et son influence sur les dirigeants du Rwanda ne fait aucun doute, il se défendra face aux accusateurs en lançant à la cantonade que "les Tutsi sont  la cause de leur propre génocide. « 

Une question sans doute qui aurait passionné Hannah Arendt et « sa banalité  du mal » revisitée par le rôle de l’archevêque suisse. Un mal banal et atroce qui prend des allures de bien- pensance, de morale, de vertu, par souci de devoir, la nécessité absolue d’en finir au nom du Bien et qui nous rappelle l’adage « les chemins de l’enfer sont pavés de bonnes intentions ». Au nom de cette compassion, le Père Blanc a alimenté l’intégrisme ethnique né et issu du colonialisme dont lui-même n’en était que le prolongement, dans cette posture de l'étranger qui érige des dogmes selon un point de vue entièrement post-colonial, avec une construction propre et vue par des Européens, loin de la réalité historique de ce peuple.   C’est bien lui qui conseillait  tous les jours le Président Kayibanda qui ne manquait jamais de faire un saut par l’archevêché de Kabgayie pour écouter les recommandations du religieux et surtout les appliquer à la lettre.

Quel a été le rôle précis de la Confédération qui enverra ses cinq  conseillers personnels du Président dont les derniers  Frei et Charles Jeanneret rappelé en 1993 et payés par la DDC ?  Ni l’Eglise catholique ni le Vatican, ni la Suisse ne pouvaient ignorer l’escalade de violence et d’extermination systématique des Tutsi par les Hutu.  La Suisse a bel et bien soutenu et encouragé la « démocratie ethnique «  du régime Habyarimana.

Mais la Suisse comme pour le Tampon J se montre très discrète sur son rôle et son soutien dans son implication auprès des génocidaires. Dans le rapport Voyame,  on la voit exécuter un exercice périlleux de contorsionniste,  or, il ne fait aucun doute qu' elle a bien collaboré étroitement avec le régime politique rwandais Habyarimana, qui s’est avéré criminel et responsable du  génocide tout en s’excusant de n’avoir rien remarqué de particulier tout concentrés  qu’étaient les fonctionnaires suisses à s’occuper de leurs affaires et qui lui fera dire : « les responsables de projets étaient presque exclusivement fixés sur leur tâche locale et qu’ils n’avaient guère, ou pas assez, perçu la dégradation de la situation sociale, l’inquiétude de la population et les abus de l’ethnicisation ». Un rapport Voyame qui banalise le mal et esquive les responsabilités. 

Hannah Arendt aurait une fois encore appelé de tous ses vœux  « notre co- responsabilité pour le monde ».

A nouveau, force est de poser la question de la responsabilité individuelle . La théorie de la philosophe nous livre des outils de réflexion et des pistes sur la responsabilité des génocidaires et surtout leur rejet de toute responsabilité.  Ils ne se sentent jamais coupables de rien, mais de surcroît ce sont les victimes qui sont à l’origine  de leur drame .

Un témoin qui connaissait le personnage me  le décrit suffisant et arrogant ! J’ai visité la cathédrale où il officiait, rénovée, l’argent semble y couler à flot, en me rendant dans la cour de l’évêché, je me fais tancer puis chassée par un religieux autoritaire et désagréable, j’ai juste eu le temps d’apercevoir la vigne  au milieu de la cour sans doute plantée  par Perraudin lui-même , un peu de Valais dans ce paysage africain.

L’histoire Perraudin nous met mal à l’aise, car l’idéologue du génocide était de bonne foi, il était sûr d’agir par charité et montre que chacun de nous pourrait devenir un bourreau .  Il suffirait de mal évaluer une situation, de penser avec le peu d’ éléments qui sont les nôtres, réduits, manipulés, insuffisants, mal interprétés, limités, héritages d’une longue incompréhension.  Nous voilà  prêts à nourrir des  systèmes monstrueux qui vivent de la passivité ordinaire et sombrer dans des génocides. Le lien commun entre la plupart des génocidaires, c’est le rejet total ou partiel de leur responsabilité. Ils agissent en toute bonne foi croyant bien faire et persuadés que l’extermination agira  pour le plus grand bien . Un comportement qu’ils justifieront moralement par la situation exceptionnelle à laquelle il faut mettre fin par des moyens exceptionnels. 

Perraudin a subi l’effet de Lucifer qui transforme les gens de bien en diables . Mais dans les dernières années, il murmurera fatigué, laissant planer un doute salutaire  : »Je me suis peut-être trompé sur le Rwanda . »

Les Belges,  eux du moins,  ont demandé pardon au peuple rwandais, les Suisses une fois encore  comme pour le Tampon J esquivent leur responsabilité et continuent à se nourrir du mythe d’une Suisse, neutre, bonne et généreuse.

Et de conclure avec Primo Levi « c’est arrivé, cela peut arriver de nouveau . Cela peut se passer et partout ». La seule issue, continuer à penser de toutes nos forces et  continuer à interroger le monde et comprendre en profondeur les racines et les mécanismes du Mal qui réduisent les humains à se transformer en bêtes immondes et déshumanisées. Mais encore, la notion de responsabilité entre toujours en jeu sur fond d'horreur et c'est bien elle qui semble  faire défaut lorsque le monstre s'installe en nous. 

Dans le fond, c'est ce qui nous différence entièrement de la bête, c'est être responsable de nos pensées et de nos  actes et accepter de porter cette responsabilité sur nos décisions et nos actes.  Porter cette responsabilité jusqu'au bout de ce que nous sommes nous autorise à rester humain jusqu'à la fin de nos actes, c'est en ceci que réside la liberté de l'homme et sa capacité à se réaliser dignement. Etre responsable permet d'être libre et de ne devenir l'objet ni de la manipulation, ni être transformé en objet immonde, mais elle nous aide à garder à tout jamais notre statut d'être humain,  entièrement humain, éternellement humain dans tout notre  parcours de vie. 

Hannah Arendt aurait fait la remarque suivante : le dénominateur commun  entre Eichmann et Perraudin est l'absence de responsabilité de leurs actes, ils ne se sentent responsables de rien. Le premier exécutait les ordres, le second constate sans sourciller que ce sont les victimes qui l'ont cherché. Tous deux ne se sentaient coupables de rien puisque ils s'estimaient responsables de rien ! 

 

 

A Kigali, en faisant mes courses au supermarché Nakumat (j’avoue ma grande faiblesse, je n’aime boire que du café extrait de la macchinetta) en train de chercher une cafetière italienne, lorsque je croise le chercheur genevois Roland Jugnod, je l’interpelle « Eh ! Bonjour,  le Genevois ». Finalement nous décidons de boire un café et discutons du génocide. Il m’enverra par la suite un excellent article daté de 2004 et qui résume brillamment la situation  et dont j’ai repris quelques idées et citations in"Le Rwanda, c'est aussi notre histoire"  publié dans "Racismes et citoyenneté", aux éditions IES sous la direction de Monique Eckmann et Michèle Fleury.

 

 

 

 

 

 

KIGALI, MIEUX QU'UNE VILLE EUROPEENNE 

Un journaliste burundais,  Chris Harahagazwe, invité dans un de mes billets précédent titrait « Kigali, n’est plus une ville africaine », j’irai plus loin en précisant que Kigali est mieux qu’une ville européenne en terme de propreté.

Dès l’atterrissage de l’avion à Kigali , vous êtes invités à laisser vos sachets plastique dans l’avion, l’annonce paraît surprenante, je me tourne vers ma voisine qui continue sur Entebbe et lui remet mon sachet « Geneva airport » avec une plaque de chocolat suisse . La dame ougandaise me laboure les côtes en riant, «  avec ça mon mari ne croira jamais que je suis partie en Suède mais en Suisse. »

Non seulement Kigali qui s’étend parmi  les collines  est d’une propreté rare, mais cette constatation est valable pour le pays entier. Chacun a pris sur lui la responsabilité de maintenir  le pays sans déchets. Ça frotte, ça balaie, des poubelles sont installées partout, des gazons bien arrosés sur lesquels il est formellement interdit de marcher.

 Une fois par mois, le dernier samedi du mois, les habitants se réunissent pour des actions communes citoyennes dont parmi elles le nettoyage collectif et ça marche. Une fierté nationale revendiquée par tous  d’avoir réussi en quelques années à  faire de ce pays  à peine émergé d’un génocide terrible et plongé dans un chaos sans précédent, la perle de l’Afrique.

Comme le précisait le journaliste burundais les femmes sont belles, je le confirme, leur finesse se révèle aussi à travers ce déhanchement lascif et chaloupé qui met en perspective les « bissoussous » en kinyarwanda qui signifie  les clignotants,  enveloppé dans un pagne coloré , à savoir un arrière train agréablement voyant bercé au rythme des pas lents et balancés.

Mais au-delà de ce petit clin d’œil esthétique, il est important de souligner que la participation des femmes au pouvoir politique est la plus forte du monde.

Kigali, n’est plus une ville africaine mais mieux qu’une ville européenne. S’il fallait comparer Genève à la capitale rwandaise , la cité de Calvin est bien loin derrière et confirme que la propreté  suisse est un mythe éculé et qu’il y a des endroits à Genève sales comme l’entrée de l’aéroport par exemple ou la gare.

Le Rwanda est un pays qui se décline en mille et une collines comme un conte  fantastique ; bananiers, théiers, caféiers, forêts d’eucalyptus les recouvrent et offrent une palette de verts infinie. 

 

DU BLANCHIMENT DE L'AME NEGRE 

A l’aube,  la prière s’élève du minaret de la mosquée du quartier musulman du Biryogo relativement épargné pendant le génocide, la peur des djins y a beaucoup contribué (dans l'ensemble les Hutus et Tutsis musulmans ont préféré se ménager). Puis,  comme pour ne pas se laisser devancer, ce  sont les cloches de l’église qui s’agitent dans les airs et finalement pour couronner le tout, un  coco-dieu ! coco-dieu ! enragé d’un volatile exaspéré  pour parachèver  ce concert cacophonique.

Les églises catholiques, anglicanes, adventistes du septième jour, Témoins de Jéhovah, maintenant les Islamistes, se livrent une concurrence farouche pour additionner et s’arracher les âmes à convertir qui elles,  ont l'embarras du choix et n'hésitent pas à naviguer entre les unes et les autres.  Les catholiques sont encore les plus nombreux mais à l’allure où on voit pousser les mosquées financées par l’Arabie Saoudite et le Qatar dans les coins les plus reculés du pays, dans les quelques années à venir, le rapport pourrait bien s’inverser. Kadhafi avait tenté quelques incursions en offrant une belle  mosquée à Kigali.

Il est vrai que la religion catholique a perdu beaucoup d’adeptes après le génocide qui constatèrent avec effroi qu’il était possible d'être bigot, manier la machette, Bible en main et   participer au massacre avec des bondieuseries plein la bouche.

Le texte même de l’idéologie génocidaire prit des allures de "10 commandements"  du Hutu  avec en couverture la photo de Mitterand «le véritable ami du Rwanda ».   Tout revête  des airs  de religiosité  au cœur même des massacres qui se  déroulèrent  jusque dans les églises et même bien souvent à l'intérieur  des lieux dits sacrés  et qui virent  périr des milliers de morts à la machette sous les yeux d’un Christ en croix, halluciné devant cet holocauste qui ne lui était pas destiné et dont il se serait sans doute fort bien passé.  

Il est passionnant de voir avec quel enthousiasme l’Eglise fait œuvre de « mission civilisatrice » si proche du colonialisme. Elle s’occupe de rendre les âmes dociles tandis que d’autres issus du même moule s’activent à faire les poches des Africains, à arracher les richesses de leurs terres tout en invoquant Dieu.

Il est surprenant de voir comment les Eglises se sont servies en s’appropriant des terres à l’infini, en s’installant sans vergogne pour  leur travail de missionnariat intensif et systématique. Un missionariat souvent antichambre d’un pillage des biens , deux attitudes indissociables, on l’a bien vu avec les conquistadors : prosélytisme et pillage l. On change de continent et  de siècles,  mais les atavismes perdurent. 

 

Les blancs n’ont pas seulement apporté la religion mais ils ont été les premiers à ethniser le pays en divisant les deux groupes Tutsis et Hutus qui devaient être identifiés et apposés sur les cartes d’identité et rendu obligatoire par les Belges oeuvrant  sous mandat de la Société des  Nations. Or, jusque-là,  on pouvait passer d'un groupe à l'autre en fonction plutôt d'un statut social que d'une ethnie, un Hutu pouvait devenir Tutsi et vice versa. La nouvelle séparation devait créer  ainsi une distinction raciale et par là-même, l'ethnicisation d'une nouvelle société vue et interprétée par des yeux de blancs et aux conséquences désastreuses. 

Un blanchiment des âmes qui aboutira à un des génocides les plus odieux du XXème siècle et contre lequel la religion n’a rien pu,  bien au contraire, elle a su  attiser les haines jusqu’à la tentative d’extermination totale des Tutsis. Deux groupes Hutus et Tutsis qui vivaient côte-à-côte depuis des siècles et dont la distinction était plus sociale qu’ethnique, il a fallu l’intervention de l’impérialisme blanc accompagné de sa horde de fanatiques religieux pour plonger le pays dans un confusion meurtrière sans précédent.

On m’a prévenue :" au Rwanda tu as intérêt à dire que tu appartiens à telle église ou telle autre, sinon on ne te lâche plus". Alors, je  me réfère avec enthousiasme à Imana, Dieu tout puissant qui crée et protège la vie, qui vit dans tout ce qui est vivant sans distinction : anima, objet, pierre, animal, chaque chose est habitée par l’esprit. A cela s’ajoutent des cultes féminins, Nyabingi proche de Ryangombe.

Des croyances animistes qui sans doute démontraient une plus grande tolérance comparé à ce que l'on verra par la suite et  prémices de l’écologie et du développement durable, par conséquent l'avenir de l'Afrique. Une force spirituelle qui réside dans tout ce qui vit et meurt sans frontière, sans race, sans couleur, sans ethnie. La force fantastique du tout vivant, du tout respect. Notre avenir est sans doute dans le retour à  l'animisme:  la vie est partout. Respectons-là ! 

En attendant les églises font leur petit business, gèrent des magasins, vendent alcool et cosmétique, produits à récurer,  ouvrent des bureaux de changes et continuent à blanchir l’âme africaine à tour de bras.

A quand la libération de l’âme africaine ?

 

DE LA BESTIALITE DES HOMMES ET DE L'HUMANITE DES BÊTES 

Il ne se passe pas un jour sans qu’on vous raconte quelque histoire de massacre, de tuerie incroyable, de père, de mère, de sœurs, de frères, de femmes violées, d’enfants froidement abattus, de bébés jetés contre les murs.   Avec une immense pudeur, on risque une question, on soulève discrètement le voile sur un détail lugubre. Parmi tous les récits que j’ai entendus et plus émouvants les uns que les autres , j’en ai retenu un qui m’a particulièrement impressionnée  et que voici  :

En avril 1994, une vieille maman venue d'une autre ville du pays, se rendit en visite chez ses deux fils à Kigali et qui vivaient alors dans une grande maison, ils y possédaient un chien, joyeux comme peut l’être un chien à fureter par-ci par-là, à musarder sans cesse dans le jardin aux barrières fleuries de bougainvillées grimpants d’un violet lumineux. Dans ce calme paisible, un fracas assourdissant , des hommes Hutus entrent en courant avec leurs machettes étincelantes, ils renversent tout sur leur passage, des cris, des coups, puis des hurlements de douleurs et enfin le silence.

Contrairement aux habitudes canines, le jeune chien n’a ni aboyé, ni menacé, ni mordu. Il s’est tout simplement caché, sans faire de bruit, tremblant de peur;  observant le spectacle des humains si féroces, plus sauvages que la bête la plus sauvage.  Il regarde avec effroi la mort de ses deux maîtres, puis voit la vieille femme allongée par terre, évanouie, le sang coule abondamment sur son visage.  Elle respire encore ! Le chien s’approche tout doucement tend le cou vers le ciel et pousse un long hurlement en voyant la mort régner dans la pièce, après un long moment il se met à lécher  les yeux de la femme allongée et  atrocement blessée par des coups de machette.

Durant  3 semaines , plusieurs fois par jour, le chien lèchera tous les jours les yeux de la vieille dame devenue quasiment aveugle, il parviendra ainsi à en sauver un, l’autre est réduit à un tas de bouillie. Et puis, la bête ira tous les jours chercher à manger pour nourrir la pauvre femme, encore choquée par la mort de ses deux fils et totalement hébétée. Le chien dépose l’aliment dérobé au gré de ses pérégrinations aux pieds de la malheureuse. A croire qu’un des fils s'est réincarné dans la bête qui semble si humaine, si incroyablement sensible et intelligente.

Aujourd’hui,  la dame est très âgée, elle raconte l’histoire du chien qui l’a sauvée et qui n’est plus , elle l’a enterré dans son jardin. Un sourire étrange flotte sur ce visage ridé. Elle hésite encore et se demande qui est homme et qui est bête ! Mais elle sait dorénavant qu’un animal peut être doué d’une âme  charitable et prendre le relais des hommes lorsqu’ils  deviennent  des bêtes immondes et qui lui fait dire en soupirant  « plus on connaît les hommes, plus on aime les chiens ! »

 

(récit inspiré d’une histoire vraie qui m’a été contée à Kigali)

 

 

 

 
 

Pour Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi

  Les voiles de notre liberté 

Les morts sont partis
Arrachés à la vie
Ils nous ont laissés
Leur linceul
Pour prendre les 
Voiles de notre
Liberté 

Dans le sillage
De leur départ
Nous avons suivi
Les traces de 
L’avenir qu’ils
Nous ont dessinés

Leur absence
A égréné la 
Force de notre
Présence

Les morts, ne sont pas morts
Pour rien, 
leur âme légère
Nous ont déliés de 
Nos chaînes
Ils sont si vivants
Dans cet élan 
Qu’ils nous ont insufflés 

LE FILS DE SIMONE

Simone était la bonne à tout faire dans ce home pour enfants placés ou provisoirement pensionnaires en attendant de trouver mieux ailleurs,  le « Home Bethlehem » à Cossonay.  Une institution entre les mains de quelque secte chrétienne fondamentaliste, ouverte jusqu’en 1971 et qui dut  après de nombreuses  plaintes pénales fermer ses portes  pour cause de mauvais traitements à l'égard d'enfants.

 Fermeture de ce home de l'enfer, après dénonciations d’enseignants de l’école publique vaudoise, parmi lesquels  un de mes maîtres d'école primaire;  un vieux syndicaliste bourru qui jurait comme un charretier et qui me soumettait à la question, en essayant de prendre sa voix la plus douce.   Lors de la récréation, chaque matin, dans son logement situé au sein de l'école  où résidait aussi son épouse qui  me servait alors  une tartine et un chocolat chaud, il  se renseignait sur  ce qui s'était produit la veille et tenter de comprendre pour quelle raison  je n'avais pas eu droit à mon petit-déjeuner. Alors que je claquais des dents par un froid rigoureux auquel je n'étais pas encore habituée (et auquel je ne m'habituerai jamais du reste) je lui décrivais les scènes dantesques de la veille teintées de violences, de menaces  et de cris. 

Simone, la  pauvre femme récurait du matin au soir.  Levée à 5 heures, elle se couchait après l’heure du culte obligatoire imposé, à tous,  par la directrice au visage sévère tout de sillons et de rides, des yeux d'un bleu acier, un chignon grisonnant serré comme un poing menaçant  trônait sur une tête étroite.  La suisse allemande revêche portait par toutes les saisons un éternel tablier bleu pour mener à bien sa grande mission civilisatrice et qui consistait à remettre tous les métèques, les enfants d’ouvriers espagnols et italiens communistes ,  toutes les mères célibataires  sur  les voies impénétrables du Seigneur. 

Pour cela, le tape –tapis en plastique, sans doute chinois,  y participait grandement. Les récalcitrants ou les enfants qui refusaient de manger un  aliment ou du porc comme moi y avaient  droit une fois par semaine, au minimum, sous menace de manger son vomi si par malheur on rejettait  la nourriture ingurgitée de force. La seule défense possible consistait à ne pas du tout manger et  recevoir les coups en serrant les dents et savoir d’ores et déjà qu’il n’y aurait pas de  petit-déjeûner le matin et qu’on irait à l’école le ventre vide, mais investis d’ une résistance implacable, fiers de n’avoir pas courbé l’échine face à la volée de coups qui s’abattaient sur nous. Pour moi qui débarquai  de Tunisie,  quelques semaines auparavant , je trouvai l’accueil plutôt glacial.

Simone avait un visage rond comme la  lune sur lequel flottait un air hébété, la bouche entr’ouverte, elle se concentrait avec peine sur ce qu’on disait. A longueur de journée, on pouvait voir son corps massif déambuler lourdement pour mener une tâche qui semblait ne plus en finir. Elle avait un rire gras et joyeux, avec ce fond rocailleux qui faisait croire qu’une masse de cailloux se déplaçaient au fond de sa gorge tandis qu’elle riait, gorge déployée. Elle portait des cheveux coupés courts, son visable criblé de taches de rousseur était sympathique et il s’en dégageait quelque chose de chaleureux. Ses yeux d’un vert piqueté de brun regardaient  le monde défiler avec cet étonnement si particulier aux gens qui réfléchissent avec lenteur, toute information extérieure se frayant lentement et péniblement un passage, dans les arcanes d’une intelligence médiocre  puis finalement arrivait à destination, avec un temps de retard certain  et sans effet immédiat.

 Elle avait dû,  sans doute, un soir de fête de village à Cossonay y croiser un saisonnier italien « Beau comme un Dieu » selon ses souvenirs. Certes elle n’en gardait  qu’un souvenir fugitif,  mais intense ;  c’est derrière la grange de la ferme principale qu’il lui farfouilla sauvagement les entrailles pour y déposer un souvenir magnifique qui deviendra le plus beau cadeau de sa vie, la prunelle de ses yeux :  son fils .  Sans conteste, l’enfant était d’une grande beauté, vif et intelligent, à l’âge de 10 ans il comprenait déjà  que sa mère était simple, exploitée et humiliée.

 Le métèque errant avait mis tout ce qu’il avait de mieux à offrir dans ce corps ; de la beauté, de la vivacité, de l’intelligence. Sans le vouloir , l’amoureux d’une nuit avait offert  à cette Simone, une deuxième vie, à partir de laquelle, elle pouvait enfin comprendre le monde par ce que lui en expliquait son fils, à travers l’intelligence de l’enfant. Démonstration à l’appui et avec une patience infinie, il  traduisait leur  environnement à cette  mère si simple.  Et malgré que la  directrice du haut de sa morale, lui rappelait à la moindre récrimination « LA FAUTE » en désignant de ses yeux étroits et cruels l’enfant qui lui, en retour, lui rendait un regard féroce, Simone puisait  tout son courage à  admirer ne serait-ce que quelques secondes la « prunelle de ses yeux ». Emplis d’amour, mère et fils se regardaient longuement en se tenant par la main, sans mot dire. Un beau spectacle qui forçait au silence et au respect. 

L’enfant était jugé comme mauvais, il est vrai qu’il courait vite, grimpait aux arbres avec une telle agilité, ne craignait pas les coups et donnait du fil à retordre, si on le cherchait il avait le coup de pied facile. Aujourd’hui, à notre époque, on décrirait un enfant plein  de vie.

Mais pour  la directrice et son acolyte, il en allait autrement. La sous-directrice, une grosse, aux traits épais et à la mâchoire lourde,  à l’air bovin et éternellement sous anti-dépresseurs qui piquaient des crises d’hystérie transformées en torrents de larmes, à table devant tous les enfants,  et qui obligeaient la directrice appelée "Tata" à se lever de table pour se pencher affectueusement vers elle et la consoler,  laissait transparaître   une relation étrange, un brin perverse,  quasi de couple qui régnait  entre ces deux-là.  

La  sous-directrice hystérique qu’il fallait surnommer obligatoirement « Tantine »  s’était appropriée dans ses dépendances privées deux filles jumelles italiennes, âgées de 5 ans,  qu’elle traitait comme ses propres enfants et qui connaissaient un traitement de faveur,  au quotidien. La "j'ai les nerfs qui craquent" détestait franchement et ouvertement  l’ enfant de Simone affublé du nom  : »La faute ! » . Or, ce qui était devenu une insulte et  lâché avec mépris, avait pour mission de remettre Simone à sa place lorsqu'elle montrait quelque signe de colère ou de refus face à une tache par trop rébarbative. 

 

Le souffre-douleur , l’enfant de Simone  mère-célibataire subissait  une fois par trimestre le paroxysme  de l’humiliation par la remise des carnets scolaires. Dans la salle à manger, nous étions appelés les uns après les autres, nous devions alors  nous tenir droits  comme des « i » à côté de la directrice et faire face à la risée de tous, noyés sous les quolibets féroces d'une soixantaine d’enfants qui huaient les mauvaises notes en poussant des cris stridents. 

Heureusement pour moi, mon maître d’école avait su avec finesse me créer un écran protecteur,  il truffait mon carnet de compliments et laissait suffisamment planer ses doutes quant aux méthodes pédagogiques de la haute institution dans laquelle nous étions supposés évoluer. Assise sur sa chaise,  raide comme un piquet, les lèvres pincées qu’elle avait minces pareilles à un fil de rasoir, la harpie lisait à haute voix les commentaires de mon bourru de maître  qui s’adressait , à l’évidence, directement à elle.  Je retenais mon souffle en me demandant ce qu’il avait bien pu encore  lui écrire,  cette fois-ci.  Il suffisait d’observer les traits de son visage se crisper pour constater qu’il avait, une fois de plus tapé dans le mille. Ensuite, il ne manquait jamais de me demander en  riant, un brin ironique, comment s’était déroulée la séance de lecture de mes notes.

Lorsque c’était le tour de la « Faute », la sentence directoriale était sans appel : »Apportez-moi le bonnet d’âne ! » et tous de s’esclaffer tandis que Simone,  sa pauvre mère se mêlait aux ricanements en riant jaune  et en pleurant à la fois. Elle baissait la tête et la secouait de manière désespérée en se tordant les mains nerveusement. L’enfant, les poings dans les poches, fixait la virago sans sourciller et cela ne faisait qu’exciter son sadisme. Il finissait au coin de la salle à manger, les mains derrière le dos.

 

Dans cet enfer de malveillance, nous arrivions à vivre quelques moments de répit;  bouffées salvatrices,  comme le samedi après-midi où nous pouvions nous rendre au ciné-club improvisé dans une salle adjacente à  la paroisse. Un curé débonnaire  se battait, à chaque fois,  avec un vieux projecteur poussiéreux. Il se tenait devant l’appareil en se grattant la tête, suait, le visage rouge,  finissait par emberlificoter sa soutane dans  la pellicule qu’il enroulait péniblement tandis que je retenais ma respiration et l’aidait tant bien que mal à tenir le long serpent noir  et qui lui fallait s’y prendre à plusieurs reprises pour nous projeter finalement  des  Charlie Chaplin ou  Laurel et Hardy  . Epuisé, la petite pièce improvisée en salle de projection plongée dans l'obscurité, il s'endormait enfin sur sa chaise, le menton en escaliers  appuyé contre le torse, la bouche ouverte, les jambes allongées,    il  ronflait bruyamment - son énorme bedaine apparente  sous la soutane se soulevait plus régulière  qu'un métronome, -    un ronflement régulier qui finissait par  couvrir les voix des acteurs.   Ce furent les seuls moments durant lesquels, je vis le fils de Simone rire aux éclats. Quant à moi, tout le reste de la semaine, je me préoccupais de savoir si le vieux curé allait se souvenir encore de comment s’y prendre avec le projecteur pour la prochaine séance de films que nous n’aurions manquée pour rien au monde et qu'il ne s'endormît point avant. 

 

 

Il ne se passait pas un jour sans qu’un drame ne survînt dans ce home de Cossonay.   Le bébé de Rose-Marie venait d’être dévoré par les solides dents de lait de Peter, un blond trapu  de 3 ans, la mère - célibataire courait en tous sens, l’enfant inerte dans ses bras, évanoui.  Jusqu’à la naissance du petit, Peter était son préféré, - était-il le sien, était-il placé ?,-   relégué,  à l’arrivée impromptue pour lui de la petite chose, il avait espéré la faire disparaître en l’engloutissant.

Derrière mon indifférence, j’observai ce spectacle au quotidien avec la même attention que je prêtais à regarder les singes du zoo du Belvédère de Tunis. Pas un détail ne m’échappait, les edelweiss sur les bols blancs, le dimanche soir;  la pâte brunâtre de Cenovis au goût si nouveau que j’étalais en autant de formes bizarres et zigzagantes sur mon pain lors du  repas suisse,   accompagné d’un café au lait et de pomme de terre en robe des champs. Tout s’agitait, tout s’affolait autour de moi;   une folle danse de Saint-Guy  dans cette  prison érigée de dogmes, de  jugements, de morale étriquée. Après le souper,  pendant l'heure du culte, la directrice lisait la Bible, elle se transfigurait, elle pleurait alors les yeux levés au plafond. Dans ces moments-là, elle était méconnaissable, un Dr Jack and Mr Hyde version vaudoise, au féminin.   La lecture de l'ancien testament avec ses récits sur l'Egypte et le désert me rappelait, mon autre vie,  mon propre désert sous un ciel d'azur. La Tunisie, me paraissait déjà si lointaine , n'avait-elle été  qu'un mirage avec ses couleurs chatoyantes perdues dans ces brumes profondes de croyance et d'ignorance, avait-elle même existé  ? 

Un soir, la directrice assise en face de moi me sourit d’un sourire si étrange tandis qu’elle déversait son fiel tranquillement en prononçant de façon très articulée,  mot par  mot,  pour s’assurer que j’en saisisse bien le sens. Je lui disais que ma grand-mère,  valaisanne têtue et qui au demeurant, l’avait menacée de s’en prendre directement à elle,  si elle osait  encore porter une seule fois la main sur moi, ne mettait sur son visage que de la crème Nivea. Arborant son sourire énigmatique, elle me fit remarquer, - sous réserve de vérification,-  qu’il y avait de la graisse de porc dans la Nivea et que lorsque j’embrassais cette grand-mère pour qui elle connaissait mon attachement, je posais mes lèvres sur de la cochonaille. Après avoir entendu cela, je la scrutai longuement, non pas que la phrase me choquait,  outre mesure,  venant d’elle, mais cette  combinaison improbable pour moi de sourire et de fiel me stupéfiait. Il me paraissait qu’un sourire ne pouvait être que l’expression joyeuse d’une convivialité débordante pour les autres et sous mes yeux étonnés une  autre réalité se profilait; plus fielleuse, plus perverse.

Glissant souvent à pieds nus dans les longs couloirs bordés de chambres,  légère et invisible du haut de mon 1m38 et de mes 30 kilos, plus silencieuse qu’un fantôme, des scènes de tragédie grecque m’apparaissaient et disparaissaient m’offrant le triste spectacle des humains dans son insondable cruauté.

Un jour, par un après-midi de calme parfait, une mère parvint à se faufiler incognito dans le home pour récupérer son bébé qui dormait alors dans un berceau et déjà placé.  Sur la pointe de pieds, elle souleva l’enfant, mais  la directrice prévenue fit irruption dans la chambre. Elles se battirent, la virago dont le chignon s’était défait et qui avait des allures de sorcière arracha l’enfant brutalement réveillé et hurlant, des bras de la mère. La jeune femme en larmes, se mit à genoux, joignit les mains et supplia  pour qu’on la laissât  repartir avec son petit. Ma présence venait d’être repérée,  elle craignait de voir la femme dans un dernier élan désespéré parvenir  à s’enfuir avec l’enfant. Elle m’intima l’ordre de fermer la porte, je la laissai grande ouverte dans ma subite ferveur de justicière, faisant mine de n’avoir rien entendu.  J’entendis répéter, une fois, deux fois, trois fois  : »Madame, vous savez pourquoi votre enfant est placé ! » j’aurais tant voulu,  moi aussi,  savoir précisément pourquoi.

Un Goya de quelques coups de crayon aurait immortalisé cette scène digne de son Préau des Fous de Saragosse quand le regard révulsé croisait le mensonge social.

 

Mais le pire restait à venir ………

 

Au milieu de ce champ de désolation,   je m’étais carapatée dans un trou discret,  construit de prudence  et de silence. Ma chambre que je partageai avec Angela, une enfant italienne aux joues rondes, encadrées de cheveux châtains qui contrastaient avec ses grands yeux pervenches , se trouvait être dans une deuxième bâtisse à laquelle attenait un grange désaffectée. Le bâtiment central qui abritait la salle à manger se trouvait à quelques mètres de là. Nous vivions à la campagne, des prés  grillagés parsemés de fleurs au milieu desquels se trouvaient des balançoires en bois rouge,   offraient un cadre bucolique qui jurait avec l’ambiance de terreur qui régnait dans ce home.

Avec Angela, nous nous étions créées un tissu d’habitudes qui cadencaient nos petites vies. Il était entendu que c’était elle qui plierait mes habits et ferait mon lit et qu’en échange je lui raconterai des histoires dont elle raffolait. Ses préférées étaient celles de mes voisins italiens à Tunis que j'imitais volontiers; Yolanda, petite souris nerveuse aux cheveux d'un noir de  jais avec pendues à ses minuscules oreilles,   d'impressionnantes  boucles d'oreilles créoles  scintillantes finement ciselées,   en or , finissait toutes ses phrases par un puissant "porca miseria!"   et Nino son mari,  un pêcheur ramenait des poissons tous les dimanches que je lui décrivai,  frétillants dans leurs filets, les yeux ronds, l’écaille scintillante et pour donner une touche magique à ce récit réaliste, j’y ajoutai parfois une perle rare et opalescente déposée par quelque sirène majestueuse. 

La petite fille s’était inventée  une nouvelle famille sicilienne, à travers mes récits. A ce tableau s’ajoutait le grand-père sicilien couché, bougonnant  et perpétuellement mourant dans une grande chambre sombre et maintenue au frais et dont se dégageait un parfum tenace d'éther, de   médicaments, d'eau de Javel et de savon de Marseille. Chaque matin,  Yolanda faisait frotter,  à genoux la bonne  qui  la jupe légèrement relevée, passait de grands coups de serpillère sur le sol, sous l'oeil ragaillardi du mourant  devant l'étal de chair fraîche. Sous l'effet du spectacle, il ne manquait pas d'émettre quelques remarques grivoises aussitôt tancé par sa fille Yolanda,  prude et  fervente catholique,  constamment de noir vêtue . Parfois, le dimanche, après le repas copieux pour lequel il se levait péniblement et quelques bons verres de vin rouge, il se mettait à chanter, à tue-tête, de sa voix éraillée et chevrotante des chansons siciliennes de son répertoire,  en pianotant sur la table de ses vieux doigts aux veines saillantes. Yolanda souriait,  honteuse mais indulgente.  Au-dessus du lit du  vieil homme,  trônait un Christ sur la croix qui m’impressionnait et me choquait,  à la fois,  tant je trouvai triste et laide cette statue sanguinolente.  Le grabataire en manque de distraction, voulait, à chacune de mes visites,   que je lui décrive la Suisse que j’avais déjà visitée, à l’âge de 4 ans et s'empressait de me dépeindre, la larme à l'oeil,   sa Sicile bien-aimée qu'il ne reverrait plus. 

Lors de nos cours hebdomadaire de couture que je détestais en raison de ma gaucherie et qui se déroulaient dans un village proche de Cossonay, c’est Angela qui avait pour mission de me tendre son tricot terminé et de prendre le mien pour le sempiternel  point à l’endroit, point à l’envers, point à l'envers, point à l'endroit...... Petits arrangements entre camarades, en contrepartie,  je lui donnai mon goûter que nous recevions des mains de  la maîtresse de couture. Dans le cliquetis régulier des aiguilles, je regardais la ferme proche,   par la fenêtre,  et le fermier qui avec sa longue fourche, en bleu de travail alimentait en foin son  tas de fumier dont s’échappaient des fumeroles plus légères qu’un rideau de soie . Des chats de leurs pas de félins, souples et silencieux, traversaient lentement  la cour et dans cette atmosphère paisible,  au rythme régulier des aiguilles qui s’entrechoquaient en se croisant rapidement en  un fin et métallique "clic,clic,clic,clic,clic", je rêvassais tout mon soûl.....

En fin de journée par un mois de mai, de retour de l’école, nous trouvâmes notre bâtiment à moitié brûlé. La grange était partie en fumée, nos chambres, nos habits, nos cheveux sentaient l’odeur âcre de bois brûlé. Dans cette atmosphère d’un autre temps  et avec cette odeur qui flottait dans l’air se répandait quelque chose de  sinistre. Peu de jours après,  m’approchant à pas de loup  pour constater les dégâts dans  la grange, j'entrevis  les deux harpies;  la sous-directrice et la directrice,  en grande conversation,  et qui paraissaient en parfait désaccord sur un sujet.  Elles mentionnaient  régulièrement l’enfant de Simone : »La faute ». Une disait « oui » l’autre rétorquait « non » et finalement l’ hystérique Tantine surnommée « j’ai les nerfs qui craquent » obtint  gain de cause et ce fut : »oui!  » le coupable parfait et désigné sera le fils de Simone.

 

Le soir même, elles nous annoncèrent avec force théâtralité, exagérant leur colère et leur étonnement que le fils de Simone jugé pyromane s’en irait en maison de correction,  châtiment adressé aux enfants  incorrigibles.  Simone en s’arrachant les cheveux  poussa un cri de bête blessée à qui l’on venait de porter un coup fatal.

 

Pendant les deux jours qui suivirent l’annonce effroyable que le fils de Simone irait en maison de correction pour avoir mis le feu à la grange, Simone fit comme si de rien n’était, comme si tout ceci n’était qu’un cauchemar et qu’elle se réveillerait subitement en comprenant que ce ne fût qu’un mauvais rêve. La pauvre bonne  à tout faire redoubla d’effort, briqua, nettoya, frotta, s’activa fébrilement du matin au soir, jurant que son fils n’y était pour rien. Elle riait trop fort, s'agitait en tous sens.  L’enfant portait beau et  avait fière allure en marchant, elle l'avait  vêtu de ses plus beaux vêtements et lui avait fait une raie parfaite pour le présenter sous son plus beau jour.

On lui annonca sans ménagement que deux personnes d'une institution redresseuse de torts, viendraient  chercher son fils. Ce matin-là, les yeux rouges, elle le cacha sous un lit. Pure perte, on le retrouva et ce  ne furent plus que deux corps accrochés l’un à l’autre, inséparables, ils durent s’y prendre à quatre dans des cris épouvantables, dans un affolement de gestes violents,  pour parvenir à séparer la mère de l’enfant.

Simone continuait à hurler tout  en courant derrière la voiture qui emmenait son petit, puis un grand silence tomba comme un voile épais sur le home. Un silence lourd comme une tombe, ce calme étrange après le carnage quand enfin repus de sang, on revenait doucement à la réalité,   quand la catharsis s’accomplissait, lente et entière.

La malheureuse   devint une ombre, elle restait assise sans bouger sur une chaise, le temps n’avait plus aucune prise sur elle;  le regard vide, les yeux rougis et enflés après plusieurs  nuit sans sommeil et  qui ne pouvaient même plus verser de larmes,  elle offrait l’apparence d’avoir quitté son corps, une lumière intérieure s’était éteinte sous le poids de la souffrance. Elle avait tout simplement déserté,  partie pour le pays de l'oubli, dans une contrée lointaine et inconnue, là où on ne pouvait plus rien ressentir, au pays de l'indifférence:  La folie ?  On avait beau passer et repasser devant elle, elle ne vous voyait tout simplement plus.

Quelques jours plus tard, on la vit partir à pied, sur la route nationale, les épaules voûtées, la démarche titubante, ivre de douleur, une valise dans chaque main, si légères. Qu’avait-elle bien pu emmener avec elle ? Les souvenirs d’un fils. Oui ! Elle n’avait dans ses bagages assurément pris que des souvenirs de mère.

 

 

La grange désaffectée fut aussitôt transformée en aile habitable pour y abriter quelques chambres supplémentaires, les travaux furent exécutés en un rien de temps. A croire,  que les entreprises avaient été engagées avant même l'incendie, que le plan de construction n'attendait qu'un coupable. Une grande fête fut organisée, puis des bénédictions à pleuvoir pour protéger cette nouvelle bâtisse contre les griffes du diable ou la vengeance divine. 

 

FIN  

 

"Rubor et tumor cum calore et dolore" - Qu'est-ce que le style ?

"Rougeur et oedème avec fièvre et douleur" - J'ai pêché cette phrase miraculeuse dans l'oeuvre magnifique de Ivo Andritch (ou Andric),  oeuvre très personnelle et intime de réflexions, de pensées, intitulée "Signes au bord du chemin" et égrénée de conseils aux auteurs (blogueurs)  que nous sommes avec un chapitre consacré aux Ecrivains dont un passage intéressant sur : qu'est-ce que le style ?

"A tout moment, en toute circonstance, sans raison apparente, et sous n'importe quel prétexte, on vous pose la question : qu'est-ce que le style ?

Les réponses sont multiples et variées, elles paraissent toutes aussi justes les unes que les autres, et pourtant la question revient inlassablement : qu'est-ce que le style ?

Lorsque quelqu'un voit ou éprouve un fait comme vrai et réel, lorsque, en suivant son sentiment intérieur il trouve la forme la plus adéquate pour le communiquer aux autres, et lorsqu'il le fait de la façon la plus simple et la plus parfaite possible- c'est le style dont cet homme se sert en lequel le fait en question se trouve le mieux exprimé.

Les anciens médecins définissaient, par exemple, l'inflammation de certains organes par ces mots : rubor et tumor cum calore et dolore. Voilà un exemple de bon style. Une telle définition est le résultat d'une longue réflexion, d'une patiente observation et d'un tri attentif des faits. Qui plus est, elle est condensée en une phrase qui ne comporte que sept mots. Cette phrase résume le plus clairement possible tout ce qui peut être dit sur un phénomène précis. En outre, elle sonne bien, elle est facile à comprendre et à retenir. C'est là un exemple du bien parler et , indirectement, unes des réponses possibles à la question : qu'est-ce que le style ?

Le style ? Douce musique universelle........ Mais il y a encore les mots, "leur sonorité, la phrase et la composition de l'ensemble, un contenu sensible ou spirituel" pareil à un tonneau de vin sur lequel nous frappons avec l'index nous indique par le son qu'il produit s'il est plein ou vide, pourquoi notre phrase ne dirait-elle pas, par sa seule musique, quelque chose sur la présence ou l'absence en elle d'un contenu ...?

On se pose la question suivante, le blog va-t-il créer un style différent ?  Allons-nous réinventer une écriture, un style, une autre façon de dire les choses ? - Plus direct, plus court, plus intense sur l'exemple de : rubor et tumor cum calore et dolore.

Doit-on en observateurs attentifs être capables de  poser en quelques mots  le diagnostic :  clair, simple, limpide, compréhensible de tous  ?

Mais nous sommes surtout animés par la  forte envie de raconter quelque chose et nous voulons être sûrs que le lecteur comprenne ce qu'on écrit même  lorsqu'on blogue et qu'on blague allègrement.

Choisir dans ce foisonnement de mots, le mot le plus juste, écrire le mieux possible, être aussi exigeant que pour un écrit papier pour la simple raison, qu'au bout de vos mots et de vos phrases quelqu'un vous lira.  Bien écrire même  sur un blog juste pour offrir à l'autre" un Pont sur la Drina" , c'est-à-dire quelque chose de si bien raconté..... quant aux fautes d'orthographe, même si un texte en est bourré, le principal est d'être capable de comprendre ce que l'auteur a voulu dire (je rassure les mauvais en orthographe, les écrivains ne sont pas forcément bons en orthographe contrairement à ce que l'on imagine, le nombre de ratures en atteste.  Oui, souvent,  c'est dans la douleur et des grincements de dents qu'ils enfantent  leurs si belles phrases vouées à la postérité.)

A chacun son blog, à chacun son style !

 

A lire Ivan Andritch - La chronique de Travnik- Il était un pont sur la Drina

 

 

ELIAHU ITZKOVITZ OU LA VENGEANCE D'UN RESCAPE

En 1945, Stanescu le Roumain, pensait s’en sortir à bon compte en fuyant et en s’enrôlant dans la Légion étrangère depuis Offenburg, zone d'occupation militaire française en Allemagne.

Le képi blanc, espérait-il, laverait ses fautes, blanchirait ses mains rougies du sang des Juifs tués dans les camps de Bessarabie. La Légion, la "blanchisseuse des âmes", " la gomme à effacer les passés" l’engloutirait tout entier, le rachèterait , pour le faire renaître sous une nouvelle identité. Il suffisait d’un pseudonyme, sans devoir présenter un quelconque document pour être accepté; derrière l’anonymat le plus absolu, on refaisait sa vie comme on pouvait. A l’issue de la Légion, la mort, ou la nationalité française après trois ans de service.

C’était sans compter sur l’acharnement sans faille de Eliahu Itzkovitz qui, lui se souvient, - mémoire meurtrie d'un destin tragique - comment le gardien de prison roumain, Stanescu, assassina de ses propres mains sa famille entière, son père, sa mère, ses trois frères; victimes parmi les 53'000 autres, tués durant ces pogroms, dès 1941. Il est le seul et le plus jeune des enfants de sa famillle à en avoir réchappé; le visage du monstre est resté ancré dans la mémoire de l’enfant de 10 ans , gravé au plus profond de sa haine. Le seul but dorénavant de Eliahu dans son existence est de venger les siens, ou plutôt de rendre justice. 

Après sa libération du camp par les soviétiques en 1944, Eliahu enquête et trouve le fils du gardien, il le poignarde avec un couteau de boucher, il encourt alors une peine de cinq ans dans les geôles roumaines pour mineurs.

A la sortie de prison, en 1952, Eliahu Itzkovitz est autorisé à émigrer en Israël. Il ne laisse derrière lui que des fantômes, ceux des siens tant chéris.

D’abord dans les paras, il demande ensuite son transfert vers la marine israélienne, ce qui lui est accordé. Le plan de Eliahu est parfait. Son navire aborde à Gênes en Italie pour récupérer de la marchandise, le jeune soldat profite de cette aubaine pour déserter. Son unique but, retrouver Stanescu.

A force d’interroger des Roumains , puis un Français qui lui dit connaître un homme qui correspond à la description et qui s’est enrôlé dans la Légion étrangère, Eliahu veut à son tour s’enrégimenter.

De l’Italie, il fuit vers la France, en habit civil et prend le train jusqu’à Marseille, puis s’enrôle dans la « lessiveuse » française qui rachète les vies des aventuriers, des éclopés, des pires criminels, des monstres sanguinaires pour les envoyer en Algérie puis en Indochine. Plus de 50% de la légion, à ce moment, est composée d’Allemands nazis de la Wehrmacht, qu’ à cela ne tienne, Itzkovitz ne recule devant aucun sacrifice pour mettre la main sur le criminel roumain.

Eliahu se retrouve sous le soleil brûlant d’Algérie, dans le camp d’entraînement de Sidi-Bel-Abbès, au nord-ouest du pays, premier régiment français, là où on se saoûle à l’absinthe, plus mauvaise que du vitriol. Dans la chaleur et la poussière du bled, on voit les légionnaires déambuler les yeux injectés de sang, titubant, ivres et fiévreux, atteints du typhus mortel.

Amaigri, le teint hâve, après trois mois passés dans cet enfer, enfin Itzkovitz est envoyé en Indochine, à Hải Phòng . Le refrain des Légionnaires, chanté à tue-tête, prend un sens particulier durant le voyage, pour le jeune homme qui se laisse bercer, rêveur, les yeux dans le vague en tendant l'oreille aux paroles qui semblent lui être destinées :"Nous avons souvent notre cafard........Dormez en paix dans vos tombeaux". Il pense aux siens............. le coeur serré.

Obstiné et courageux, Eliahu, se rapproche peu à peu du monstre roumain, prédateur qui continue à étriper, étrangler, démembrer, torturer d’autres proies, sous d’autres cieux. Or, le monstre qui pareil à un vampire a besoin de sang pour vivre, ne se doute pas un seul instant qu’une chasse à l’homme est entamée depuis des années pour le retrouver.

 

CHAPITRE 1 

Appuyé contre  son paquetage colonial composé de chemisettes , de short, de vestes sans boutons et de moustiquaires, le casque colonial sur la tête, le soldat Eliahu Itzkovitz  grille une cigarette sur le pont,   à bord du Skaugum. Au départ de Marseille, le navire vient de quitter Colombo, après avoir fait escale à  Port-Saïd et Aden,  pour continuer vers Saïgon.  Un bateau norvégien destiné aux mers froides  et dans lequel, ils allaient bientôt tous étouffer de chaleur dans des cabines sans hublot. 

A Marseille, ils  sont partis sous les crachats des badauds  qui les insultaient en brandissant des gourdins et leur reprochant de s’embarquer pour tuer des communistes, casser du Viêt Minh Des Légionnaires traités comme des proscrits, des voleurs, des bagnards et qui de surcroît se laissent  entraîner dans la sale guerre .

L’air humide devient étouffant, ils se sentent comme dans « une boîte de conserve mis au bain-marie » , un véritable supplice. Sur le bateau les hommes se battent plus souvent, ils jouent inlassablement aux cartes, se plaignent amèrement de la mauvaise nourriture et de la vermine.

Ce n’est plus qu’une question de mois, de semaines, de jours. Eliahu est indifférent, il mène sa guerre à lui, il n’a qu’un but : retrouver l’assassin de ses parents, le bourreau au rire gras et aux yeux d’acier.  Le reconnaîtra-t-il après tant d’années ? Entre 1941 et 1954, 13 ans se sont écoulés, Stanescu a dû changer.

Arrivé après un voyage sans fin à Hải Phòng, Itzkovitz   demande à rejoindre des unités où d’autres compatriotes roumains seraient présents. Il était de coutume de laisser les Légionnaires se regrouper  en fonction de leur langue ou de leur origine.  

Le jeune homme  est envoyé à Bắc Ninh rejoindre  une garnison dans le  3 e  REI, le 3 ème Régiment étranger d’infanterie le plus décoré.   Le caporal est un roumain lui garantit-on , à cette nouvelle, un fin observateur aurait remarqué sur le visage impassible de cet athlète  taciturne, un tic nerveux, à peine perceptible.  Sous cet air tranquille et détaché, le cœur bat la chamade. Stanescu ? pense-t-il.

 
CHAPITRE II
 

Parvenues à Bắc Ninh  en Indochine , les nouvelles recrues  sont alignées au garde-à-vous. Le caporal passe en revue les soldats qu’on vient de lui envoyer. Il peste, jure, éructe, fulmine : « Toutes des gonzesses, qu’on m’a envoyées ». Les soldats serrent les dents sous les injures; la sueur leur dégouline le long du visage, descend le long du cou, les chemises sont trempes. La mousson n’arrange rien et les moustiques encore moins.  Impossible de les chasser ou se gratter malgré les démangeaisons incessantes , le moindre mouvement attirerait  l’attention du capo qui paraît fou.

Le caporal à l’accent roumain s’étouffe de rage, il se met à deux doigts du visage de chacun  et continue à vitupérer. Placé presqu'au  bout de la ligne, le soldat Eliahu Itzkovitz reconnaît  la voix de celui qu’il cherche depuis 13 ans, cette voix stridente  qu’il aurait reconnue parmi mille autres.  Cette voix qui humilie, qui menace, qui ordonne et qui tue…………

Tandis que le capo continue l’inspection, un par un, Eliahu revoit les images défiler ;  le camp de Chisinau , les dortoirs, les hurlement de ses frères tandis que Stanescu s’acharnait sur leur père, puis ce fut leur tour. Eliahu caché sous un tas de vêtements ,  eut juste le temps de croiser le regard de sa mère;  coup d'oeil affolé vers lui.  Quelques minutes avant de succomber sous les coups du gardien de prison,  malgré l'acharnement sur tous, elle  comprit alors, dans son amour immense de mère, dans un  pressentiment si fort  que son cadet, son dernier, son tout petit...........serait épargné et réchapperait à cette férocité meurtrière . Une lumière ténue d’espoir dans les yeux maternels  à laquelle s’est attachée l’enfant et par  laquelle  il s'est nourri pour trouver encore du courage dans sa nuit la plus noire;  un fil de lumière sur lequel il marchera  comme un funambule, sans jamais tomber.    Une bouée dans la tempête de sa vie, un éclat ultime qui l’éclairera tout au long de son chemin et auquel le soldat reste encore profondément ancré, ce qui sans doute, explique  cette  confiance inébranlable. Cette force tranquille qu’il faut craindre comme annonciatrice des plus grands cataclysmes. 

Or, il en est sûr, sans la moindre hésitation, c’est bien l’homme qu’il pourchasse depuis tant d’années. Son imagination d’enfant  le représentait depuis la taille de ses 10 ans et  l’avait grandi de façon incommensurable. Dans sa terreur d’enfant, il l’avait perçu  comme un monstre invincible.

Aujourd’hui, il retrouve un homme, âgé de moins de 50 ans,  caché derrière son pseudonyme, court sur pattes et trapu, légèrement plus maigre qu'auparavant, au visage sec et nerveux. La seule chose qui n’avait en rien changée était  la perversité de l’homme,  une monstruosité demeurée entière,  renforcée même  par les années de commandement.

Stanescu, remonte la file peu à peu  et se dirige vers Eliahu, ce soldat au visage encore d’enfant avec une hésitation sur les traits peu marqués comme si le temps avait hésité à y tracer  son passage, aux cheveux châtains  presque entièrement rasés et aux yeux d'un brun profond, velours contrarié  – on sait que les orphelins ont de la peine à quitter l’enfance pour le monde adulte, les mains aimées leur ont manqués pour les aider à passer ce cap, il y a toujours de l’enfant perdu en eux, un air d'égarement qui tâtonne dans le monde des grands ,   - qui dépasse le caporal d’au moins deux têtes. 

Un soldat au gabarit impressionnant !  L’homme s’arrête à sa hauteur et se prépare à quelques injures. Le regard de Eliahu l’arrête net, un quelque chose dans le regard qui montre une détermination que le caporal n’avait jamais vue jusque là.  C’est étrange, ce visage enfantin lui rappelle quelque chose, quelqu’un vaguement.  Son fils aurait presque eu son âge se dit alors le Roumain  qui ne sait pas qu’il se trouve face à  celui qui a  tué son aîné de coups de couteau à Chisinau. Dans ce regard déterminé, quelle force étrange ! quelle  puissance !  pense   l’homme,  songeur,   en s’éloignant du soldat  et en continuant à invectiver les autres, envahi d'une sensation étrange, indéfinissable, un malaise indicible.............

Eliahu Itzakovitz inspire  profondément, ses jambes tremblent.  Derrière ce calme apparent résultat d'une absolue maîtrise, il n’a rien laissé paraître, à la vue du tortionnaire;  de ce bouillonnement intérieur, de ce chaos momentané durant lequel il entendait les battements de son cœur jusque dans sa tête, le sang battre dans ses tempes.  Une joie singulière et lugubre l’étreint, le voilà arrivé à destination, au bout de la si longue route, au bout de la si longue attente, finalement !  

 

CHAPITRE III

 

C’est à la faveur d’une embuscade menée  par les Viêt Minh que le soldat Eliahu Itzkovitz pût  enfin approcher le caporal, par un de ces mois d’août  humide,  à la chaleur tropicale suffocante. Un ciel bas couleur anthracite avec au fond du paysage des palmiers vert émeraude aux troncs minces et longs, balancés par un vent du sud-est chargé par l’humidité de l’Océan Indien . A cela, s’ajoute une mousson aux pluies abondantes et intermittentes  qui transpercent les soldats jusqu’à l’âme. 

Leur régiment  se trouvait alors sur la Road 18 entre Bắc Minh et les Sept Pagodes en repérage quand des tirs ennemis les prirent pour cibles.

Le caporal hurla « planquez-vous ! »-  En quelques enjambées souples de félin, Eliahu suivit le Roumain, ils plongèrent dans les herbes hautes pour crapahuter ensuite,   sur les coudes et les genoux, leur MAT 49 tenu à bout de bras malgré le poids du pistolet mitrailleur.  

Les balles sifflent  de toutes parts, ils restent planqués le visage contre la vase putréfiée  à l’odeur nauséabonde.  Dans quelques heures, les sangsues s’infiltreront sous leur pantalon, tandis que les moustiques plus grands que des papillons s’acharneront sur leurs bras, sur leur visage, sur  leur corps.

 Le caporal est essoufflé, il maudit les Viêt Minh, les menace  de leur faire à tous la peau. Eliahu est à sa hauteur, à moins d’un mètre de distance. Ils sont seuls, les autres se sont camouflés plus loin,  répartis un peu partout dans le champ. Les troupes ennemies sont à moins de 100  mètres.  Le jeune soldat l’observe et aperçoit ses yeux injectés de sang;  une beuverie de la veille qui lui fait office de somnifère.   Les nerfs de la mâchoire courent rapidement sous la peau. Voilà à quoi ressemble le bourreau, à  quoi ressemble celui qui m'a fait trembler de peur pendant des années et qui a détruit nos vies   !  pense-t-il.  A la dérobée, il le regarde longuement , pris d’un profond dégoût.

Les tirs s’amenuisent, chacun épargnant ses balles qui volent sans atteindre leur but.  Plus un bruit, un calme inquiétant, les oiseaux se sont tus, les singes font les morts, ils ont cessé d’ hurler ,   plus rien ne bouge.  Un silence troublé par le glissement d’un Krait  au venin mortel,  subtil et feutré entre les longues herbes.

Dans cette nature qui retient son souffle, Eliahu lâche d’une voix sûre pareille à la lame tranchante du sabre d’un Samouraï, polie pendant des années,  affinée, aiguisée inlassablement,  jour après jour et qui fendrait l'air  :

 -       Stanescu !

 Celui-ci se retourne vers le jeune soldat,  sans l’ombre d’une hésitation, sans s’étonner que quelqu’un l'ait identifié sous son vrai nom. Spontanément, il répond :

 -       Oui !

 L’homme sans le savoir vient   de signer son arrêt de mort. 

 

CHAPITRE IV

 

Stanescu dévisage Eliahu pour reconnaître en lui  une connaissance, pour se souvenir de où et quand il l’aurait rencontré. Il se remémore l’attitude  de ce jeune soldat qui l’avait tant frappé lors de son arrivée et qui le surprend encore. Ce quelque chose d’indéfinissable en lui ; un mélange de sang-froid et de détemination farouche.

 -      On se connaît ? s’enquiert  le caporal

-      Je viens aussi de Chisinau , répond  Eliahu

Le visage de Stanescu s’éclaircit :

-      tu es un ami de mon fils ?

-      Non ! Je suis un Juif de Chisinau .

Stanescu fouille dans sa mémoire, il ne sait plus combien de morts il a laissé derrière lui, il ne saurait les compter. Des familles décimées , des enfants orphelins,   des femmes et des filles violées. Après des soirées de beuverie, des gens tués à bout portant dans une chasse effroyable en guise de jeu.  Il a laissé derrière lui des cadavres sans fin, des fosses commune pleines ……. Il fallait que ça arrive, il n’allait pas  continuer à fuir indéfiniment, même au bout du monde, même en Indochine, son passé, à grandes enjambées le rattraperait . Il le savait, il le pressentait,  ce jour-là devait arriver. Il fallait qu'il arrive !  

Le soldat en face de lui est  calme. Il n’a pas envie de discuter, ni le comment, ni surtout le pourquoi de la barbarie. Il sait qu’il n’y a pas de sens ni à donner ni à trouver dans la bestialité. Il n’y a pas de justification quand l’homme devient une bête féroce. On ne demande pas à l ‘animal enragé pourquoi il est enragé, on l’abat  !

Au plus profond de sa souffrance et de sa solitude, Eliahu a compris qu’il y a des frontières qu’on ne peut franchir et que si on s’y risque , on n’en revient plus. Tout n’est plus que fuite en avant, dans les ténèbres toujours plus noires de celui qui a perdu toute humanité. Et Stanescu pour lui est celui qui est allé au-delà, ce n’est plus un homme c’est un monstre sanguinaire qu’on achève.

Eliahu lève son MAT  49 et tire les deux première balles :

-    pour les miens que tu as tués

Il vide son chargeur des 30 balles restantes, en une rafale interminable :

-    pour tous les autres.

 

Les Viêt Minh au son des rafales se mettent à leur tour à tirer, en s’étonnant de n’avoir vu passer aucune balle dans leurs rangs.

Le soldat Eliahu Itkovitz comme tout soldat de la Légion sait que le règlement impose qu’on ramène les soldats tombés sous les armes. Il traîne le corps criblé de balles jusque vers la Road 18. Il s’assied à côté de ce qui est devenu une  marionnette démantibulée. 

Les gars qui passent s’exclament :

-  Il l’ont salement amoché ton gaillard, les Viêt ! Il n’ont pas reconnu le caporal derrière  cette   masse informe. 

-   C’était ton compatriote n’est-ce pas ? rajoute un autre avec un peu de compassion dans la voix

 -  Mmm ! pour seule réponse de Eliahu.

En attendant le véhicule de la Légion  qui doit venir rechercher les soldats, le soldat Eliahu Itzkovitz regarde la longue route de terre devant lui, ni joie, ni victoire. Un profond sentiment du devoir accompli, de justice rendue, mais surtout il est submergé par la sensation d’un vide immense. Une vie qui s’était concentrée sur cette rencontre,   maintenant le néant au bout de la route.

Stanescu sera enterré comme légionnaire tombé en Indochine sous les tirs des Viêt Minh, Eliahu félicité d’avoir ramené le corps sous les balles de l’ennemi.  

Eliahu a quitté son visage d’enfant, ses yeux paraissent ceux d’un homme vieilli d’un coup. En quelques heures, il a laissé son passé derrière, il l’a posé comme un ballot trop lourd sur la Road 18 entre Bắc Minh  et les Sept pagodes.

Il en est sûr, il n’y a pas de cohabitation possible entre férocité et  humanité.  La promesse de l’aube, c’est une promesse d’humanité que sa mère lui a laissée entr’apercevoir dans la lumière de ses yeux tandis qu'elle mourait sous les coups du tortionnaire. Il vient de le comprendre : soit l’homme, soit la bête !  Il a choisi d’être un homme. 

 
prologue 
 

Le soldat Eliahu  Itzkovitz terminera  son service à la Légion, cinq ans au total,   et recevra des documents qui attesteront qu'il a servi "Avec honneur et fidélité"  la  Légion étrangère. C'est un jeune homme de 25 ans dans son uniforme blanc de marin qui se présentera devant la cour martiale israélienne ,   en 1956.  L'affaire est largement médiatisée, l'opinion divisée. Le condamner ou pas. Un justicier exemplaire ?    

Il  sera jugé  pour avoir déserté la marine et  condamné  à un an de prison qu'il purgera à Haïfa, peine clémente en regard de ce qu'il aurait dû recevoir.  

La Légion en l'incluant dans son Dictionnaire historique paru en mars 2013 lui a accordé la place qu'il méritait dans les annales de la Légion étrangère. 

Certains  destins   nous renvoient le miroir du monde 

 

 

Dans le Dictionnaire historique de la légion étrangère paru en mars 2013 pour le 150 ème anniversaire de la Légion et publié aux Editions Laffont on le trouve cité : 

 

ITZKOVITZ (Eliahu) : marin israélien né en Roumanie en 1931 ; sa famille ayant été massacrée avec tout un village juif pendant la 2ème guerre mondiale, il apprit que le responsable du crime, un Roumain, s’était engagé dans la Légion. Il déserta la marine pour s’engager à son tour, et retrouva le coupable en Indochine. Pendant une opération il se fit connaître de lui, l’abattit, mais ramena son corps en le déclarant tué face à l’ennemi. Puis il termina son contrat de 5 ans, et rentra en Israël. Malgré ses explications, il fut condamné à un an de prison pour désertion.

  

 

 

 

Stefan Zweig, "un homme qu’on n’oublie pas"

Vienne- Après le château de nuées, l’Autriche est devenue l’antre de l’oubli ; une mémoire effacée sous un mince manteau de cendres que la brise la plus légère révélera au grand jour.

Cette volonté d’amnésie  tapie sous les lourdes perruques poudrées de l’orchestre viennois qui nous  joue Mozart en habits d’époque, ou cachée au fond du chocolat chaud du célèbre café Sacher, laissant quelque amertume qui vous emplit la bouche et y laisse un arrière-goût désagréable.  Derrière les façades impériales des bâtiments d’époque tendance néo-classique ou Jugendstil ; une architecture monarchique qui comme une main fermée renferme tous ses secrets et dont s’échappe quelque chose de sinistre, comme une odeur fétide qui se dégage de cette Vienne autrefois si glorieuse.

Malgré la musique, malgré la tentative d’occulter la mémoire;  dans le regard des policiers, dans ces coups d’œil furtifs qu’on vous lance, dans ces œillades appuyées qui vous scrutent et vous déshabillent, vous pressentez l’âme contrariée des Autrichiens qui n’a pas su, n'a pas pu, ou n'a pas voulu revisiter son passé. Une trappe semble les avoir engloutis, et derrière laquelle, ils gesticulent,  muets, le visage grimaçant, les traits lourds appesantis par des souvenirs qui tardent à disparaître.

Dans cette ambiance étrange qui sent le moisi et le renfermé, comme si on avait oublié quelque chose dans un coin et qui se serait mis à putréfier; je cherche,  en vain,  quelques traces zweigiennes, quelques indices qui me conduiraient  à Stefan Zweig, celui que l’on considère comme le plus grand écrivain du XXème siècle, or il  est absent de sa ville natale, exclu, encore et encore.

Seul le « Stefan Zweig textilen » trône sur une plaque élégante, on préfère garder en mémoire la lignée commerçante plutôt que pensante d’un écrivain qui a su admirablement interroger son époque, sans concession, avec la précision d’un chirurgien qui sait où porter son scalpel pour nous montrer l’avancée alarmante de la maladie sur un corps déjà pourrissant. Délaisser avec un réel acharnement un écrivain qui a su avec une précision implacable dans son œuvre «Schachnovelle » nous expliquer comment sous le nazisme,  l’Eglise catholique se concentrait à sauver ses biens plutôt que des vies . Qui a envie de se revendiquer de celui qui fut un véritable visionnaire,  fin observateur, critique puis victime  de son temps ?

Un homme de lettres pacifiste qui aujourd’hui, sans doute, peinerait à revenir en Autriche, ce pays où, selon la  femme de lettres autrichienne, Elfriede Jelinek, le travail de mémoire contrairement à l'Allemagne, n’a pas eu lieu.  Les mots du nazisme continuent à courir sur les bouches et mêmes sur celles des pseudos- bien-pensants, des mots qui véhiculent des concepts chargés de sang  et de drame, des mots traîtres  passés dans le langage courant et surtout dans la pensée et qui préparent la réalisation des choses  les plus odieuses comme  naturelles et évidentes.  Ces mots contaminés continuent  à habiter la langue et a pris corps dans l’âme et la pensée autrichienne. Ils perdurent et sévissent sans pour le moins du monde être dérangés, puis délogés.  Une langue qu’on refuse de revisiter , d’interroger.

Il faut se rendre à l’évidence, l’Autriche a juste recouvert sa mémoire historique d’un nuage de poussière sombre et tenace croyant échapper ainsi à son destin, et pourtant il exigera,  toutefois, un jour ou l’autre,   le long travail qu’un peuple doit effectuer sur lui-même.   Savoir ne suffit pas, faut-il encore  prendre conscience.  Il n’y échappera pas, tel est son sort. 

Vienne refuse  Stefan Zweig qui l'a vu naître en 1881,  et celui-ci la lui rend bien,  il s’abstient de revenir sur les lieux fantomatiques de sa "geistige Heimat" avec  ce sombre pressentiment qui lui faisait dire de façon si juste  et avec force vision  :   « On peut tout fuir, sauf sa  conscience .»

 

Stefan Zweig, l'exilé, le sans patrie,  se donnera la mort suivi de sa compagne Lotte, le 22 février 1942, au Brésil, à Petrópolis.   Au-delà de l'exil physique, le double drame de l'écrivain réside dans cet exil forcé  au sein de sa propre langue qu'il a chérie, travaillée, exploitée, en véritable orfèvre des mots qu'il était.  Cette langue tant aimée qu'il a élevée au plus haut point et qui est devenue la langue des bourreaux, le rendant incapable dès lors de l'utiliser, signant  du coup, sa propre fin, son arrêt de mort,  en temps qu'écrivain et en temps qu'homme :  une fusion indissociable.  

Un drame effroyable ! Stefan Zweig nous rappelle que la langue n'est pas innocente, elle est complice de toutes les barbaries. Et la fin de la barbarie exige impérativement de revisiter sa langue qui véhicule des concepts et nourrit finalement les pensées pour justifier  les actions, les plus ignobles. 

Le vieil homme et la Suisse

Trinidad - Dans l ’une des plus belles villes de Cuba, enclavée entre la mer des Caraïbes et les montagnes de l'Escambray,  Luis Taxi, attend de charger et décharger des bagages  sur sa brouette, qu’il pourra transporter à travers les ruelles étroites pavées de galets millénaires posés par les esclaves d'antan, entre les maisons colorées  d’architecture espagnole coloniale de cette véritable ville-musée.

Sur son chariot, un sac avec à l'intérieur, des cahiers remplis de son écriture ample  et généreuse. Géographe, il imagine en attendant les clients,  les villes de ses rêves, comme Genève où selon lui, l’équivalent de la Tour Eiffel à Paris, c’est le jet d’eau. Il me décrit Genève, me raconte, dans les moindres détails historiques,  Calvin puis sans hésiter repart sur une longue description de la Chaux-de-Fonds, ville horlogère, mais encore Neuchâtel et son lac bleu . Je lui demande s’il a déjà voyagé en Suisse, pour seule réponse : Jamais  ! Mais le poète-voyageur rêve ces villes, les imagine, s’informe auprès des touristes puis note les impressions que lui laissent les descriptions des voyageurs.

Il  m’écrit un poème en quelques minutes, fait surprenant à Cuba, les gens peuvent sur le coin de la table vous rédiger quelques vers d’un mouvement de main. Il paraît que dans les campagnes, on parle encore en rimes et en vers, les gens retiennent des poèmes par cœur et peuvent les réciter de mémoire sans faillir.

Ginebra !  soupire-t-il.  Puis-je lui décrire le Mont-Blanc, comment le voit-on depuis la rade genevoise ?   Sans doute, un prochain voyageur pourra découvrir de nouvelles pages imaginaires d’un Cubain poète et voyageur,  qui rêvait de Genève et de ses paysages montagneux.

 

CUBA CARNET DE ROUTE - La meute

Viñales 5h45 du matin – Dans une aube opalescente, quelques dernières étoiles luisent encore et se meurent lentement dans les premières lueurs du jour. Dans un paysage de brume d’où l’on voit surgir des mogotes, collines calcaires au dos rond et qui semblent avancer parmi les champs de canne à sucre, de tabac avec au milieu des grandes feuilles vertes des huttes de séchage de tabac dont le toit en feuille de palmier touche presque le sol, des bananiers qui tanguent doucement dans les brises matinales. 

Dans cette exquise « amanacer » qui annonce l’ explosion de couleurs pastel puis plus franches et plus crues  à mesure que les heures avancent, une clameur fantastique s’élève de la plaine;  une symphonie  pastorale menée d’abord par le cri puissant  des coqs, relayés par les  oies qui  cacabent tandis que les poules caquettent entourées par le piaillement de leurs  poussins. Les cochons enfermés dans des cabanons en bois grognent pour ne pas être en reste, alors que les chevaux hennissent en tendant le cou comme pour invoquer  le soleil qui arrive en grand seigneur, à pas de géant et comme par magie impose un silence ému.

Dans la fraîcheur matinale, nous sommes un groupe à attendre le bus qui doit nous amener à Trinidad. Des chiens errants se sont appropriés les rues désertes, ils sont dans un piteux état, on croirait une bande d’ivrognes qui se seraient battus toute la nuit. Le poil taché, parfois manquant par zones entières, il y a  celui qui avance avec les yeux carrément recouverts par des touffes bouclées poussiéreuses, des plaies purulentes.  Un genre indéfinissable, ils sont appelés chien sato à Cuba où ces hordes de chien sont fréquentes, affamés, maltraités, on les voit partout.  Tandis que des camions passent, on reste effaré en se disant qu’il y en un qui vient de passer sous la roue.  Pensez avec un grand mépris ils regardent défiler ces choses rondes et énormes, ils ont investi  les trottoirs, les routes, des quartiers entiers.

 Ils sont organisés en bande, se reconnaissent un chef. Justement, un chien sombre au pelage raz et luisant au soleil  passe devant eux. Leur leader se met à aboyer, appelle la meute très affairée à renifler tout ce qu’elle voit passer. Le chien insiste pour qu’on s’occupe du solitaire qui ose s’aventurer sur leur territoire. Le chien brun avance tranquillement comme si de rien n’était, sans les regarder,  avec dignité, lentement, les ignorant superbement.  Finalement, sur  l’appel insistant du caïd les autres arrivent et l’ entourent, puis l’encerclent de plus près. Le chien au milieu se met en position d’attaque et montre des crocs blancs énormes, les lèvres retroussées, la gueule féroce, il tourne en rond très vite, menaçant,  pour montrer à tous ce dont il est capable.

Les touristes aussitôt se séparent en deux groupes, les femmes qui hurlent : "le pauvre, il est seul, ils vont le tuer ."-  Les hommes, eux, sont électrisés comme lors d'un combat de coqs; ils brandissent leur appareil photo ou leur portable pour immortaliser la scène,  fascinés par la bravoure du chien .

Cette scène primitive doit réveiller en nous quelque chose de profond, cet instinct primitif qui dort en nous et qui nous captive chez les bêtes parce qu’il s’offre encore sans fioriture ni mascarade. Puis, un paysan descend de sa bicyclette et lance un coup de pied dans le tas séparant les adversaires, les plus pleutres partent aussitôt en courant, le cul à terre. Tout le monde respire,  enfin soulagé.

10 minutes plus tard, un autre chien arrive, seul, même triste scénario, le  chef se remet à aboyer pour rappeler ses troupes, en vain, plus aucun des chiens ne répond à l’appel, ils ont gardé en mémoire le  coup sec d'un pied dans les flancs encore douloureux; ils préfèrent continuer à fureter, c’est prendre moins de risque. De guerre lasse, le caïd abandonne sa nouvelle victime et repart comme dégoûté par son bataillon d’éclopés. 

TRICOTER DANS LE CIEL

Le regard plein d’espoir se tourne vers le ciel chargé de promesses. A l’aube de nos attentes on dessine ses rêves sur le tableau de notre vie, large et infini. Le principal consiste à avoir des rêves, ses désirs fous qui se réalisent contre toute attente. Les anges seraient-ils parmi nous, ou évoluons nous parmi eux, si proches que nous sentons leurs ailes nous effleurer tandis que l’irréalisable finit par se réaliser ?  Notre dimension onirique est  reléguée aux oubliettes au profit d’un monde matérialiste qui prend une place immense et s’impose sauvagement  et nous bouche tout horizon ;  ce monde parallèle où tout frémit, où tout n’est que perception, ressenti, en parfaite  communion avec l’insaisissable qui toutefois influence considérablement nos chemins de vie.  Un univers onirique où l’invisible laisse transparaître des énergies dont on use très peu et qu’on  répudie par crainte de tout ce qui ne se voit pas et ne se matérialise pas. 

 

Les écrits spirituels sont pleins de ces rencontres qui poussent à prendre plutôt un sens qu’un autre, telle  décision  plutôt  qu’une autre, on ne sait pas pourquoi, mais une petite voix semblait nous souffler un message à peine perceptible mais qu’on a su entrendre et suivre. Et le temps nous révèle qu’on a bien fait. Lorsqu’on quémande le regard levé au ciel, un signe déterminant qui se manifeste et qui nous sauve d’un péril. Autant de moments « magiques »  où nous tricotons dans le ciel nos espoirs les plus fous et que le ciel paraît entendre.  Le frolement d’ailes des anges nous pousse irrésistiblement vers une direction, il suffit de ressentir et d’écouter et suivre ses pressentiments  qui ont leur vie propre. Un monde parallèle avec lequel il est nécessaire de composer pour notre plus grand bien. Certains parlent de fées, de présences positives, d’inspirations soudaines, de clairvoyances foudroyantes qui appartiennent aux génies et aux fous et auxquelles nous avons renoncé plongés que nous sommes dans un cartésianisme qui s’est érigé en seul mode de pensée. Les plus grands chercheurs ont écouté cette voix intérieure qui leur insuffle une réponse saisissante et leur ouvre les voies d’une compréhension nouvelle dont bénéficie après coup le monde.

 

 

La force est bien dans nos rêves, faudrait-il encore en avoir. Ceux que l’on projette si fort qu’ils semblent déjà exister, si près qu’on les toucherait du doigt. Un ange serait-il assis à la table de notre destin ? Une présence douce à laquelle il ne faudrait jamais renoncer.  Il y a de ces être qui espèrent si fort, si intensément qu’ils ne doutent jamais de la réalisation de leur projet et à notre étonnement combien de fois ne se concrètisent-ils pas, alors que nous mêmes nous souriions incrédules face à leurs expectatives. Les plus optimistes des humains ont bien des idées qui les nourrissent inlassablement, des visionnaires qui les yeux grand ouverts construisent des mondes nouveaux et ignorent les haussements d’épaules des plus désabusés d’entre nous.

 

Ce ne sont pas les miracles qui ne se réalisent plus, ce sont nos rêves qui manquent de force. La foi soulève des montagnes, cette croyance absolue en quelque chose qui prend corps. On a ce pouvoir fantastique d’imaginer, d’attendre, d’espérer, cet élan considérable qui nous pousse en avant, nous fait prendre des décisions, nous gratifie d’une énergie incommensurable et sans douter un seul instant, l’objet de notre espérance s’accomplit de façon si parfaite. Tandis que les désespérés ne rêvent plus, ils s’avouent vaincus avant d’avoir même essayé, ils s‘empêchent  toute initiative joyeuse, car ils renoncent avant d’avoir tenté. Et naturellement, ce qu’ils entreprennent s’essouffle si vite, s’étiole avant même d’avoir pris naissance. Désabusés, ils vivotent à l’ombre de leur existence, détruisent toute idée folle que pourrait avoir quelqu’un d’autre, ils démontrent par toutes les façons que ce projet ne tient pas la route, que c’est difficile, une pure folie de prendre autant de risques. Tout est à l’image de leur manque d’espoir, ils sont les destructeurs systématiques de toute initiative et se confortent dans ce qu’ils sont sans pour autant s’en réjouir.  Ils se sont fait un petit trou à peine confortable sans prendre le risque d’en sortir pour tenter une aventure dont l’issue leur semble fatale.

 

Alors que des anges sont là, à nous attendre, nous et nos projets, ils sont nos énergies invisibles qui ne demandent qu’à nous aider dans ce qui nous est le plus cher. Il suffirait de leur tendre la main, et ils ne la refusent jamais, ils la saisissent et vous dirigent emportés par vos propres ailes vers ce à quoi  vous aspirez.  Pour cela, il suffit d’un enthousiasme confiant, et offrir  à ses rêves  les champs illimités de nos espoirs.

 

Sans doute, l’absence de rêves limite notre champ de vision ; cantonne nos réalisations dans un espace restreint et confiné où tout s’obtient difficilement et pour autant qu’on y parvienne. Les doux rêveurs, souvent la risée d’un plus grand nombre, se construisent des utopies qui finissent par prendre forme au grand dam de ceux qui ne rêvent plus et réalisent si peu, ou au prix d’un immense effort, noyé dans un bain constant de pessimisme ou tout projet est déjà mort et enterré avant d’avoir pris naissance.  Tandis que celui qui écoute ses intuitions, avance en toute confiance comme si l’optimisme créait des voies lumineuses qu’il suffirait de suivre en toute quiétude et qui nous guident résolument vers un but rêvé.

 

C’est par manque d’imagination que l’on bride au détriment d’une réalité contiguë, nos propres forces qui nous poussent, puissantes et singulières, vers la concrétisation de nos expectatives les plus extraordinaires. L’imagination libérée s’autorise à recréer des mondes où nous serions des êtres en devenir, libres et amoureux de la vie si pleine et si bonne avec nous.

 

 

Tricoter dans le ciel revient à frayer avec nos entités multiples, à tous les étages de nos existences complexes, s’abreuver aux sources profondes de nos capacités innombrables et ne pas douter un seul instant qu’on y parviendra. C’est en entrant en communion avec nos univers infinis que nous élargissons le champs des possibles et comme par enchantement notre intelligence sensible sait réinterpréter les signes cachés qui ne demandent qu’à être révélés au grand jour.  Non seulement on se connecte avec le ciel, c’est-à-dire avec ce qui nous dépasse et nous offre une dimension absolue mais on se relie aux courants de tout ce qui existe et qui nous influence. La nature, le sens de l’autre, le minéral, le végétal, les vibrations infinies de tout ce qui vit pour s’allier à la vie toute puissante et son lot d’offrandes.

 

Il suffit d’y croire sans douter à notre talent de se  surpasser en effaçant tous les liens qui nous retiennent tels que la peur, l’angoisse, l’assurance d’échouer, l’avis des autres qui nous incitent à abandonner et démolissent par quelques phrases assassines tout velléité de bâtir quelque chose de différent par « tu n’y arriveras pas ! »- « Abandonne ! » - « Tu n’es pas à la hauteur de ton projet ! »- Nous les avons tous entendues  ces phrases prononcées par des peureux de la vie.  Tandis que votre voix vous persuade qu’il ne faut pas écouter les pessimistes qui se plaisent à dessiner autant de diables sur autant de murailles, qu’avec un peu de courage vos projets les plus « fous » peuvent s’accomplir. C’est là où la ténacité entre en scène, celle qui tient tête contre vents et marées et vous accompagne sans vous lâcher la main une seconde, elle vous entraîne sur les chemins solitaires de ceux qui osent s’engager sur des voies nouvelles et inconnues sans craindre d’échouer, parce que le plus important, en fait, c’est d’essayer. Tenter et ne pas réussir crée moins d’amertume que de ne jamais s’engager sur la route infinie de ses rêves, parce que chemin faisant ces paysages aux contours insoupçonnés nous apprendront toujours quelque chose qui participeront à élargir notre compréhension du monde dans lequel on évolue. L’amertume trouve sa source profonde dans le manque de courage,  dans l’incapacité à prendre des risques par  une crainte souvent infondée qui paralyse tout projet.

 

On finit par s’exiler de sa propre vie lorsqu’on ne la vit plus, on devient les tristes observateurs d’une existence que l’on aurait souhaitée si différente. Le renoncement est le glaive tranchant de toutes  nos attentes.

 

Tricoter dans le ciel est une métaphore de cet élan magnifique qui nous donne des ailes, de l’énergie, de l’espoir fou et cette joie immense de voir nos rêves se réaliser. Ses rêves que l’on tricote sur l’entier de nos vies et qui lui donnent une consistance, un relief, un parcours singulier tissé de succès et de constructions splendides. Alors tricotons sans plus attendre notre vie à l’aube de nos songes radieux sous un ciel clément qui ne demande qu’à nous tendre la main.

 

 

Tel est le message que nous souffle le chaman, celui que vous entendez tout au fil d’une vie, cette voix mystérieuse qui paraît vous accompagner, il suffit de tendre l’oreille. Le plus grand chaman de notre vie est en nous. Il est là paisible au fond de nos consciences toujours prêt à nous montrer la voie royale,  il nous rappelle notre équilibre souverain, l’ harmonie inhérente à notre  moi,  si on s’arrêt un instant et prêtons attention, on le constatera aussitôt, il nous parle,  nous insuffle cette énergie dont on a besoin pour avancer. Cette dimension onirique qui nous habite fait partie intégrante de nous, pourtant on l’oublie. On court après de faux dieux, de fausses idoles au détriment de cette voix cristalline qui paraît tant savoir et murmure à notre conscience les choix justes. Ce souffle étrange qui nous permet d’appréhender  avec une parfaite justesse les options qui s’imposent à nous. Le chaman qui arrive sur la pointe des pieds, silencieux comme une ombre, est cette conscience omniprésente qui analyse et critique avec rigueur et sagesse nos actes passés et à venir sous l’angle de la conscience universelle, celle-là même qui paraît nous prendre par la main et nous entraîner sur les voies de l’absolu discernement. 

 

Ralentir, ressentir, et laisser le miracle agir, celui de notre sagesse infinie, c’est en cela que réside notre dimension chamanique. Nous sommes notre propre chaman. 

 

Dessin de Antezana Gloria
 
copyright © Textes et dessins soumis au copyright 
 

 

 

 

 

 

 

Posséder pour s'appauvrir

Ce que l'on possède finit par nous posséder, ce qui devait nous enrichir finit par appauvrir  notre liberté. Une liberté cadenassée, freinée par ces choses que l'on accumule et qui nous prennent du temps, nous angoissent par crainte  de les perdre,  nous attachent parce que les objets vivent aussi de leur vie propre. Ils s'installent sans qu'on s'en aperçoive dans nos espaces intérieurs, ils s'imposent dans nos consciences et nous privent de notre  liberté de mouvement, ils nous envahissent peu à peu.

Ces choses que l'on ne cesse d'accumuler sans vraiment en avoir besoin, que l'on véhicule dans le périmètre de nos existences et qui vont de la voiture trop grande, à une ou plusieurs maisons que l'on ne peut habiter de  façon simultanée, des habits en pagaille que l'on jette régulièrement parce qu'on ne sait même plus à qui les donner . Des heures dépensées à gagner de l'argent pour aussitôt le convertir en autant d'envies qui créent d'autres envies encore plus inutiles.  Ces objets qui nous parent et nous désemparent créent un écran d'illusion aux yeux des envieux qui nous jaugent à l'aune de nos biens, de nos richesses si éphémères et que l'on emportera nullement au-delà de nos pauvres vies si vite réduites à néant, réduites en poussières emportées par l'oubli.

 

Posséder donne une forme de puissance illusoire et nous plante dans un décor que l'on croit ainsi habiter pleinement et sur lequel on aurait une influence totale. Il s'agit bien d'un décor dans lequel on évolue pareil à des ombres et ces objets encore plus insignifiants qui se projettent sur un écran et se meuvent nous berçant de fausses croyances, comme si le fait de posséder allait pouvoir nous retenir à ce décor construit de toutes pièces.  A nos angoisses existentielles on répond par un tour de passe passe magique qui consiste à sortir de nos chapeaux autant d'objets qui ont pour motif de nous attacher, de nous retenir à la vie. Comme si à force de posséder, on ne partirait plus. Non seulement on partira pour toujours, mais avant même de disparaître, ils nous ont déjà paralysés dans cette atmosphère mortifère transformé en musée de statuettes, d'effigies, de collections vaines, au milieu desquels on se meut prudemment pour ne plus rien déranger. Nous sommes, sans le savoir, devenu une pièce, objet de notre propre décor d'où la vie, peu à peu, s'en est allée. La peur de les perdre, toutes les statues compilées, les collections compulsionnelles,  toutes les stratégies  pour les garder,  les multiplier, quitte à les voler ne font que nous affaiblir et nous engloutir avant même  notre heure fatale.  A l'idée de les partager ou d'être volés nous en tremblons par avance, nous érigeons des murs, nous achetons des coffre-forts, nous engageons des hommes en uniformes pour protéger ces biens qui nous dévorent, nous et notre vie.

Il nous faut admirer ces animaux qui n'ont que leurs ailes pour voler, qui déambulent sans rien sur eux, ils n'ont que leur puissance de vie qui les font pleinement exister. Ou ces mendiants, ces errants, ces ermites que l'on envient au fond de nous-mêmes parce qu'ils nous montrent à quel point la vie ne pourrait se contenter que de notre propre existence et d'un morceau de pain pour subsiste2r. Ces fous qui déambulent dans les grandes villes, avec juste une chemise sur eux et qui nous interpellent dans notre  manie de tout accumuler au point de disparaître sous la masse de  choses accumulées.

 

On voit ces réfugiés qui perdent tout et laissent tout derrière eux, maisons, pays, famille, ils repartent à zéro pour une nouvelle vie ailleurs qu'ils n'ont pas choisie, ils ont ce recul et le disent clairement, tout ce que tu as aujourd'hui peut disparaître, en quelques jours, en quelques heures. Il ne te reste avec un peu de chance que ta vie sur le dos, donc ils le savent bien par triste expérience, tout ce que l'on accumule peut être effacé d'un geste de la main, et si par chance  une arme ne t'a pas achevé, tu es encore plein de ta propre existence.  Dans les camps de concentration, les nazis ont en fait l'expérience, après dépossédé, avoir dénudé, rasé, torturé, ils ont dû se rendre à l'évidence, l'homme réduit à néant n'en reste pas moins homme, un être vivant, une essence dernière dont la vie continue à diffuser sa présence indestructible. Au bout de l'homme humilié, c'est l'homme dans sa toute présence qu'ils ont découvert. Une expérience ultime de la présence de l'autre, à travers laquelle on est confronté à sa propre réalité humaine.

 

 

Chérir sa liberté, c'est surveiller attentivement de la nécessité de laisser un objet entrer dans sa vie et d'analyser sous le regard critique sa fonction,  sa nécessité  indispensable ou imaginaire.  Dans le cas échéant, il se transforme en charge inutile. L'espace sans objet offre une plénitude que l'on peut habiller de sa propre présence.  On voit chez les Nomades ou les peuples errants, le peu de chose qu'ils possèdent. Leur facilité de mouvement, libre de trop d'attache. La matérialité nous retient assurément, nous freine, nous empêche d'avancer quand elle ne nous cloue pas carrément  à terre, écrasés par le poids de ce qui nous a envahis.  Et lorsqu'on vous a tout pris et qu'on n'a plus rien à donner, si ce n'est notre personne « désintéressante », ce sont de nouvelles relations que l'on établit avec les autres, des relations plus proches, séparées par aucun objet du désir que l'on souhaiterait s'approprier chez l'autre. N'avez-vous pas entendu plus d'une fois, celui qui se lamente d'avoir fait faillite et de se retrouver « sans amis » et de s'en étonner, quand le champagne coulait à flot et que le porte-monnaie largement ouvert intéressaient toutes ces personnes qui évoluaient si proches de l'heureux propriétaires et qui se sont volatilisées au premier coup dur. Une chance néanmoins de pouvoir séparer enfin le grain de l'ivraie.  Et le dicton populaire de nous rappeler  que  lorsqu'on a la santé, on a tout », une autre façon de dire implicitement que la vie se suffit à elle-même et que rien ne peut la remplacer .

 

Une autre possession tout aussi douloureuse, lieu de toutes les misères humaines, passionnelles et qui nous conditionnent est s'arroger le droit de croire que l'on possède quelqu'un comme un objet. L'époux sa femme, les parents leurs enfants, les supérieurs leurs inférieurs. L'amoureux épris qui s'enivre du sentiment de posséder l'autre qui le laisse s'illusionner en pensant que c'est cela l'amour. Les années contribueront à enlever le voile d'aveuglement et montrer la dure réalité et et ne présentera plus que le triste spectacle de deux libertés oubliées  et de constater combien chacun a perdu de son authenticité, et combien l'ennui ronge après ce banquet anthropophage durant lequel on s'est nourri de la liberté de l'autre  que l'on croyait pouvoir s'approprier. Il ne reste plus qu'à fuir, ou alors s'étioler et soupirer d'ennui.  Aimer signifie sans doute respecter la liberté de l’autre, comme la sienne propre, première forme de respect assurément.

 

Faire de l’individu un lieu d’attachement transforme la vie en cauchemar, l’enfant grandit qui s’en va et à qui on fait du chantage affectif, forme perverse qui déguise ce sentiment de possession. L’amoureux qui menace de se suicider si l’ »objet »  aimé, l’abandonne.  Autant de formes désespérées qui démontrent combien ce sentiment de possession est trouble, affligeant et surtout douloureux. Tout ce qui contribue à réduire notre propre liberté fait intensément souffrir.

Pour gagner, il faut être prêt à tout perdre ! Que de courage pour appliquer cette maxime. Mais l'appliquer donne la mesure de sa toute puissance. Vous offrez comme unique résistance votre liberté qui devient un mur infranchissable, une citadelle inexpugnable. Un détachement ultime dans un combat où vous êtes prêt à vous départir de tout pour obtenir ce qui vous paraît essentiel. Face à cela vous effacez les barrières, les angles d'accroche, vous n'êtes plus l'objet manipulé, ni manipulable. On ne sait plus par où vous attaquez, le vide que vous créez empli de votre seule présence et volonté deviennent des armes absolues. L'adversaire n'a plus aucune prise, il ne sait plus par où attacher quelqu'un en face de lui qui a opté pour le détachement le plus entier. Cette stratégie est implacable, elle demande juste de vous positionner sans ambiguïté, de vous offrir sans trembler de peur, sans crainte de perdre, vous vous profilez comme le vainqueur dont l'arme la plus efficace se traduit par le néant. Les coups seront donnés dans le vide et nous vous atteindront pas. Ce qui fait mal est de s'affaiblir par des éléments secondaires au détriment de l'essentiel, d'offrir le flanc en mettant en évidence ce qui vous tient lieu de points faibles, de failles par lesquelles les coups porteront. Effacez tout ce qui vous fragilise, il ne restera que votre volonté farouche de vous battre pour l'essentiel. 

 

L’art sans doute nous réapprend à goûter à cettte liberté, un trait éphémère qui crée un sentiment profond, on ne possède pas le trait, mais le sentiment est bien le nôtre. Se déposséder de nos illusions permet de se réapproprier sa propre existence, revenir à l’essentiel, c’est à dire à l’essence de sa vie. Tout ce que l’on croit posséder et qui nous possède nous éloigne absolument de la seule chose qui vaille la peine d’être possédée, sa vraie existence à travers une liberté inaliénable.  C’est cela que l’art nous enseigne, une liberté que nulle ne peut ni soumettre, ni contraindre. Les dictatures se sont toujours attaquées aux artistes car ils restent les seuls éléments capables d’enfreindre la longue liste d’interdits au nom d’une liberté totale. Ils demeurent insoumis et incontrôlables et ne craignent pas de tout perdre, la seule qui les fait trembler c’est la mise en danger de leur liberté. Les poètes sont difficiles à récupérer, ce sont des anges qui fraient avec l’infini et qui ne possèdent que ce qui mérite d’être possédé : la liberté.

 

Derrière l’essence, l’existence pleine sans fard, sans tricherie, sans accumulation derrière laquelle, on finit par enterrer nos vies, l’être délivré de tout ce qu’il accumule ne se retrouve nulle part ailleurs qu’en face de lui-même. Un tête-à-tête qui crée une forme de puissance d’exister sans pareil.  Le détachement prôné par les plus grands courants spirituels a pour mission noble de permettre à l’individu d’exister pleinement et de se réapproprier sa liberté , contre tout autre forme d’esclavage.  Non seulement on se détache des choses, mais de soi-même car l’on peut devenir son propre objet, le jouet de ses sentiments qui nous envahissent et nous font perdre toute maîtrise. Ce qui laisse dire qu’un tel ou une telle est « possédée » sous-entendant qu’il a perdu la raison, la liberté, il n’est plus maître de lui-même, il ne s’appartient plus. Les sentiments qui nous possèdent et nous submergent peuvent nous faire perdre le contrôle de nos vies.  L’individu détaché dessine les chemins de  son propre bonheur, il s’approprie sa vie dont il a la pleine  maîtrise. Se déposséder de ce qui nous encombre nous délivre, choses et sentiments compris.

La liberté se suffit à elle-même, elle est un ange aux ailes fragiles, un rien les apesantit et l’empêchera de voler,  si léger et si aérien. La liberté ne supporte pas le poids des choses éphémères qui nous rendent dépendants et qui nous attachents pieds et mains liés.  La liberté ne supportent pas les dépendances qui nous possèdent, la seule réponse est bien le détachement le plus absolu.

 

 

Dessin de Antezana Gloria
 
copyright © Textes et dessins soumis au copyright 

 

 

 

LE TEMPS

Le temps est un oiseau blotti au creux de notre vie qui prend toujours trop tôt son envol et que l'on ne peut retenir. Le temps est tantôt le grand guérisseur, tantôt celui qui éloigne les amoureux ou tue l'amour. Le temps, c'est constater surpris que ses enfants sont déjà grands, et qu'on s'est à peine aperçu que les années ont filé, les voilà, déjà, hors du nid.

C'est un visage que l'on déchiffre dans un miroir et qui raconte la longue histoire de sa vie, marquée au creux des sillons profonds. Une attente infinie de jours qui ne semblent jamais finir, ici, tandis que là les jours vous ont filé entre les doigts pareils à du sable qui glisserait de façon inexorable.

 

Notre rapport au temps tient du mystère ; ce lien affectif que l'on tisse avec cet élément dont on dépend entièrement, sans aucune influence sur lui, néanmoins il a plein pouvoir sur nous, sur le cours de notre existence. Il est le toujours présent, invisible qui minute après minute, seconde après seconde nous accompagne.

Il est un miroir de notre ressenti, un créateur de sentiments fugitifs ou durables, il trouble les âmes, ordonne les battements de coeur seconde après seconde, il suffirait qu'il s'absente quelques minutes, qu'il nous oublie un court laps de temps et nous partirions sans jamais pouvoir revenir. Il est une durée, un espace marqué par une distance, on trace notre parcours de vie attaché à ses pas, dans son tracé fidèle dont on ne peut s'écarter au risque de périr.

 

Ce fidèle compagnon que l'on maudit parfois, que l'on invoque souvent , on s'acharne à croire que nous l'influençons, qu'on le gère, qu'on le planifie, qu'on le canalise. On s'est inventé mille et une ruses pour jongler avec lui. Et dans le fond, certains restent les bras ballants, épuisés et constatent amèrement qu'une journée n'a que 24 heures, qu'ils n'ont encore rien eu le temps de faire , alors que d'autres ont réalisé peu, mais ils demeurent sereins face à la tâche parfaitement accomplie.

 

Le regard que l'on porte sur le temps est à l'image de notre intériorité, l'hyperactif s'acharnera à réaliser un maximum de choses en un minimum de temps, du reste c'est son credo. C'est son mode de vie, puis il se plaint de n'avoir jamais le temps de faire tout ce qu'il voudrait. Il tourne comme une hélice, toujours agité, toujours sur le fil du rasoir, il ne tient pas 3 secondes sur place, toujours prêt à courir, a s'envoler, en perpétuel mouvement, il mange vite, il parle vite, expédie d'un revers de main tout ce qu'il entreprend. Il ne vit jamais l'instant présent, parce qu'il s'est déjà téléporté dans son agenda sur les heures, les semaines, les années à venir. Toujours préoccupé par ce qu'il fera ensuite. Il vient d'acheter une maison et il songe déjà à la prochaine. Il est en vacances et il feuillette la catalogue des prochaines escapades pendant que le bleu céruléen de l'Océan lui passe sous le nez. Il additionne les excursions et en prévoit déjà deux autres. Il accumule les relations, mais les entretient de façon superficielle. Autour de lui, tout n'est que bruit et fureur, mouvement incessant, il mouline sans cesse, dans une intranquillité permanente. Et la société adule ce profil de celui qui saute, s'agite, fait de grands gestes avec ses bras, s'active en permanence, un profil rentable, paraît-il. Il brasse de l'air et de l'argent, en dépense autant, et finalement, il a peu le temps de méditer, de réfléchir sur sa vie, il s'en contente jusqu'au jour où ! Parfois le cours de l'existence bascule, un événement force à changer sa façon de vivre et réaliser qu'avant : »Je passai mon temps à courir » maintenant je ralentis, je prends le temps de vivre depuis que ....................... Comme moi, vous l'avez souvent entendue cette phrase.

 

Et il y a les autres, ceux qui prennent le temps de vivre. Amusante cette expression, comme si les précédents passaient à côté de leur vie, à courir allez savoir après quoi ! Du vent, répondent certains.

 

L' image d'un homme dans le désert en Egypte, m'avait beaucoup impressionnée. Il était debout face à l'horizon et restait ainsi des heures à observer le néant, tandis que les heures s'écoulaient. Imperturbable, il paraissait en communion parfaite avec le silence, le temps et l'espace, il se dégageait de cette stature, une force extraordinaire. Trois richesses qui vous nomment roi, qui vous font rayonner au coeur du désert le plus aride.

Et si de cette magnifique combinaison silence-temps-espace naissait notre pleine réalisation de soi. Et si finalement, face au rien nous pouvions encore être riche de nous-même. Faudrait-il encore consacrer du temps à soi-même pour s'en convaincre. Nous sommes porteurs d'infini et d'éternité, c'est cela que constate, sûrement, cet homme seul dans le désert, ivre de lui-même, à jouir de son être incommensurable.

La plus grande offrande que l'on puisse donner à son existence, c'est du temps pour se réconcilier avec elle, la sentir dans ses plus profondes interstices et découvrir les champs infinis  qui nous habitent ; et s'offrir, ainsi, nos richesses multiples, si proches, juste à portée de main.

 

Chronos est un Dieu aux facettes multiples, parfois ami, parfois ennemi. Il mérite notre attention la plus scrupuleuse, parce que tout se joue en fonction du temps. Certains stratègent l'invitent à tout bout de champ ; faire traîner une négociation pour mettre des adversaires sur les braises incandescentes de l'impatience et les faire craquer, intervenir rapidement plus vite que l'éclair dans une riposte militaire et prendre l'ennemi au dépourvu. Comme au jeu du chat et de la souris, le temps se joue des hommes.

 

L'enfant trouve le temps long, l'adulte trop court ! Cette appréciation de la durée est à l'image de nos attentes, l'enfant aimerait grandir le plus vite possible pour réaliser tout ce qu'il voit faire par les grands, les grands, quant à eux rêveraient d'arrêter le temps et revenir à l'époque de leur enfance. Un chassé-croisé passionnant qui démontre qu'on n'est jamais tout à fait au rendez-vous du ici et mainte

nant, le temps est toujours au rendez-vous alors que nous le manquons inévitablement. Trop en arrière, trop en avant, le moment présent nous file entre les doigts et pourtant, il est porteur de trésors infinis ; il est celui qui apporte l'instant de bonheur après lequel nous courons tous sans jamais l'apercevoir, à force de courir, en arrière et en avant, alors qu'il est là devant nous, il nous échappe parce que nous n'étions pas au rendez-vous de notre bonheur.

 

Ce « ici et maintenant » est sans conteste la parcelle d'infini qui nous permet d'accéder au bonheur. L'instant présent est bien le moment de notre réalisation la plus ultime, être en accord avec son temps dans un espace requis que l'on emplit de sa présence physique et mentale, tout entier investi dans la fraction temporelle qui nous traverse et nous transporte plus en avant.

 

 

Le temps sert aussi à la construction d'une identité, d'affermir ses connaissances, un livre se lit au fur et à mesure d'une vie de façon toujours nouvelle, en regard de notre propre évolution. C'est pourquoi, il est toujours intéressant de relire un livre en fonction de ce qu'on y découvre, on ressent le chemin que nous avons parcouru depuis la dernière fois. Ce que l'on comprend sous un jour nouveau et que l'on n'avait pas saisi jusque là, une observation , un constatation, une réflexion nouvelle. La pensée s'est affinée, elle fouille davantage, elle interpelle en fonction du vécu. On perçoit bien le temps qui a passé à travers cet exercice de relecture qui nous permet de marquer et qualifier la distance parcourue. Revenir sur les lieux de sa mémoire à l'aune de son expérience nouvelle et à chaque fois, s'étonner des façons multiples et sans cesse renouvelées de considérer ce passé réinterprété à la lumière d'un jugement qui ne cesse de s'affiner. Une autre façon, de panser les plaies, de parvenir enfin à expliquer ce qui paraissait incompréhensible jusqu'alors. De comprendre que le bourreau était sans doute, aussi une victime, avoir pris une distance suffisante pour enfin être capable d'humaniser, de donner un nom à ce qui nous fait trembler ,

et se débarrasser des angoisses persistantes d'un monstres ou des monstres tapis dans notre inconscient et qui continuent à nous faire peur. Une prise de distance offerte par le temps qui passe comme une offrande à l'être en perpétuel devenir, qui laisse derrière lui le poids amer de ce qui l'empêche d'avancer libre et sans peur.

Combien de fardeaux avons-nous laissés derrière nous, ces choses lourdes qu'on traîne sous mille et une formes qui nous freinent , qui nous rendent tout si pesant, la moindre initiative se transforme en projet impossible à réaliser et dont l'idée même nous épuise.

Le temps est aussi un effaceur ; une gomme qui efface les contours d'une vie, les aspérités tranchantes, au fur et à mesure qu'il redessine les paysages de nos vies intérieurs nous assistons à chaque fois, à la surprise de vues repeintes, de tableaux dont on perçoit différemment les portraits d'un tel, d'une situation qui apparaît sous un jour nouveau, une coloration permanente du passé que le temps, avec son grand pinceau de couleurs passe et repasse, retravaille sans cesse, notre antériorité même est en perpétuel mouvement, à l'image de notre capacité à observer le nouveau chef-d'oeuvre que le grand pinceau ou la gomme nous a réalisé.

 

Le temps est aussi un artiste en perpétuelle phase de création qui nous interpelle, nous invite à poser un regard constamment renouvelé sur notre propre vie. Nous héritons de ce mouvement incessant d'aller-retour sur la toile de notre vie qui transforme notre passé en lieux dynamiques et qui nous projettent vers un avenir dont on perçoit le tracé différemment en regard de ces lieux revisités. Le passé n'est donc pas figé, il est investi par le temps qui ne cesse de le réinvestir.

 

Ce qui laisse présager que le passé a encore un effet sur l'avenir, un lien continu, un balancier perpétuel se joue entre la réinterprétation du passé, la jouissance du moment présent, et les perspectives futures induites en fonction de ce passé revisité. Un lien continu entre les trois phases présente une toile cohérente sur laquelle on tisse son passé pour déjà s'offrir un nouvel avenir. Donc le passé influence encore l'instant présent et le futur. Et le futur résonnera dans un passé lointain qui se réanimera pour renvoyer des messages nouveaux. Tout est en perpétuel mouvement, le temps est grand métier à tisser nos vies. Il va et revient, inlassablement entre le passé, le présent et le futur, il ne cesse de rajouter un fil nouveau tendu à travers tout l'ouvrage et qui recompose inlassablement l'ouvrage dans son ensemble.

Le temps est un métier à tisser notre vie, la vie de chacun de nous, qui sous les mains expertes de ce grand tisseur, ne cesse plus d'offrir des couleurs, des nuances nouvelles et magnifiques et qui au fur et à mesure de notre existence constitue un chef-d'oeuvre riche, nuancé et qui tend vers la perfection d'une vie pleinement réalisée.

 

La sagesse consiste à laisser régner en souverain le silence

La sagesse consiste à laisser régner en souverain le silence

La sagesse consiste à laisser régner en souverain le silence. Dans mon rêve cette phrase incantatoire résonne d’une puissance énigmatique. Une force si entière et si pleine que le seul fait de concevoir accepter le silence comme maître absolu, vous charge aussitôt d’une aura extraordinaire.

 Le silence est bien là, une douce présence aussi mélodieuse que la musique qui m’enveloppe jusqu’à l’âme. Le silence est bien une musique qui au lieu d’encadrer les notes, encadre les mots et les replace dans leur contexte, de façon précise, juste et vraie. Il leur offre une signification nouvelle, une dimension plus grande, les soumet à une analyse plus fine, des mots après le silence sont rarement du bruit.  Une gracieuse mélodie à laquelle on renonce, parce que le silence nous confronte à notre réalité intérieure, à laquelle on préfère échapper, par lâcheté, par manque de courage. 

Mais le silence peut aussi devenir un lieu de souffrance, d'exclusion, d'être relégués aux oubliettes, confinés dans lieu plus étroit et plus angoissant qu'un cercueil dans lequel on s'étiole peu  à peu, isolés des autres.  Le silence est une stratégie, un aveu, une compromission. Sa force est multiple et ses pièges aussi. Lorsqu'il n'est pas voulu, pas désiré, il peut être dangereux, et selon la façon dont il est utilisé, pervers. Un silence n'est jamais neutre, il est une puissance  en soi. 

Je me souviens du récit de  cette femme qui lors d’un voyage accompagné dans le désert est sortie de la voiture.  Le souffle coupé, elle a balayé le paysage infini empli de silence, le regard effrayé,  elle s’est sentie si mal qu’elle a dû interrompre son voyage et être rapatriée aussitôt vers la ville la plus proche où le bruit, l’agitation, l’effervescence la rassurèrent   aussitôt et qui préférait l’incessante fébrilité au calme qui vous livre à vous-mêmes.

 

Ce même silence éternel des espaces infinis qui effrayait tant  Blaise Pascal impose aux gens qui le croisent une immédiateté du sens, une nécessité de se positionner face au néant ; il pose dans sa fulgurance nos limites, nos échecs, notre conscience plus ou moins aiguisée. Un moment où ce miroir nous impose l’image de qui nous sommes et vers quoi nous tendons. Une représentation de soi que l’on n’est sans doute jamais tout à fait prêt à assumer et qui demande une longue préparation, une volonté réelle de se confronter, c’est-à-dire faire face à soi-même.

 

Une rencontre souvent douloureuse durant laquelle, peu à peu, il faut se débarrasser de ses  masques, de ses  mensonges, de ses  constructions friables, de ses chimères. Le silence ne supporte que la vérité et n’accepte qu’une réalité de soi, pleine et entière, un face-à-face angoissant pour lequel nous devons apporter des réponses, affronter nos contradictions.  

Accepter de ne plus s’isoler de sa réalité intérieure et continuer à faire croire que moi dedans et l’autre dehors sont deux personnes distinctes qui n’ont rien à voir, l’une avec l’autre. Une dichotomie insupportable qui empêche de créer un lien harmonieux entre le qui je suis véritablement et ce que je montre ; une schizophrénie qui peut perdurer des années, voire une existence tout entière et qui bien souvent s’achève sur un mal-être existentiel qui nous rappelle que « je » n’est pas un autre, mais « je » , c’est moi dans toute ma grandeur et dans toute ma faiblesse.

Cette rencontre avec soi peut-être différée par un bruit constant, une agitation fébrile, une vie hyperactive si proche de l’hystérie, un charivari de tous les jours qui nous fait tanguer en un balancement épuisant.  Eriger le bruit en mur contre la rencontre avec soi-même est une façon de vivre, mais ô combien insatisfaisante.

Non seulement les individus, mais les sociétés entières peuvent être amenées à ériger du bruit pour éviter l’essentiel. Les campagnes médiatiques savent si bien le faire, faire du bruit autour d’ un événement pour en dissimuler un autre. Empêcher des peuples entiers de penser pour leur faire oublier la misère dans laquelle on les maintient.

Par un procédé sournois, faire du bruit, déverser de la cacophonie qui nous empêche même de communiquer entre nous,   offrir au peuple des séries bruyantes où on y parle fort, où on y crie, où on y gesticule, on en met plein la vue. Le seul but , aveugler et rendre sourd. 

Pendant ce temps, la masse manipulée est  prise au piège du bruit et passe à côté de ce qui la touche et la concerne profondément, la vue obstruée, égarée par ce bruit, elle ne songera même pas à se révolter. Un peuple bruyant et à qui on offre du bruit vit souvent dans des conditions de précarité . Réduire le raffût, baisser le volume pourrait bien faire tomber des gouvernements et permettre à une masse de devenir un peuple avec ses exigences de vivre dans des conditions meilleures,  espérant plus de justice et d'égalité sociale. Un peuple enfin réveillé qui sort de sa léthargie et qui demande à vivre non plus comme un mouton mais comme un homme. Un peuple, enfin qui réclame à pouvoir vivre dans sa pleine humanité. Le bruit couvre largement toutes ces revendications à qui l'on balance de la fureur soporiphique pour éviter qu'elles ne se réveillent. 

 

Dans ces mêmes sociétés où le livre, peu à peu disparaît au profit de toutes ces machines à faire du bruit, à hurler des sons et qui ont pour mission d’empêcher de penser. Tous ces réseaux sociaux surchargés de publicité qui clignotent, s’imposent à vous tandis que vous lisez, qui envahissent vos emails, autant de bruit qui fait fuir le silence.  Et lire, souvent équivaut à réfléchir sur le sens des choses, c’est en cela que réside la force des livres, ils propagent le silence qui aide à penser et que dans la solitude du silence, on finit par découvrir l’essentiel.

 

Et pourtant, malgré les doutes, les hésitations, cette richesse est à portée de chacun de nous. Nous pouvons tous inviter ce souverain digne et qui nous enrichira véritablement à la table de notre vie. Il ne demande rien, il offre sans compter, à votre tour, il veut vous faire roi et vous laisser régner sur votre propre existence.

Avoir le meilleur ami du monde, constamment présent, à vos côtés contre vents et marées, Confucius le nommait "le meilleur ami du monde" , celui qui ne trahit jamais. Le silence est votre ami le plus intime, le plus fiable, le constamment présent, il suffit de faire appel à lui lorsque vous en ressentez le besoin. Il est là, il vous suit, pas à pas. Il suffit de l’appeler et de lui offrir les justes conditions pour l'inviter à se manifester. Il a juste besoin qu’on ralentisse, qu’on s’isole momentanément ou durablement,  qu’on écarte tout ce qui s’agite de façon frénétique, tout ce qui met de la poudre aux yeux, tout ce qui nous absorbe dans un tapage cacophonique. Lui préparer son arrivée dans les meilleures conditions, comme un invité de marque qui vous apportera tout ce dont vous avez besoin. Les conditions de son accueil réalisées, votre souverain dans toute sa splendeur arrive sans bruit, à pas feutrés ; vous sentez alors un moment de grâce qui vous emplit d’une joie immense ; d’un coup de baguette magique, votre roi vous a comblé de mille bonheurs.  Là où vous vous croyiez pauvre, vous voilà riche de vous-même, investi d’un sens nouveau. Là où vous pensiez être seul et abandonné, vous voilà en belle compagnie. Là où vous manquiez de visibilité sur le sens des choses, il vous apparaît évident, d'une limpidité saisissante. Le sens ressurgit, celui qui n’avait jamais tout à fait disparu mais qui demandait juste à ce qu’on revienne à son bon souvenir ; perdu qu’il était dans la masse de votre tohu-bohu. 

La conscience invitée par le silence, vient elle aussi s’asseoir à la table de votre existence, une convive si douce, qui éclaire timidement les zones d’ombre noyées dans le bruit et la fureur. Elle est porteuse de paix et d’harmonie, elle veut juste s’assurer que vous ayez une vision juste de qui vous êtes et de ce que vous faites de votre vie. Doucement, elle pose les projecteurs sur vos béances, vos vides, elle vous interroge sans brusquerie. Elle vous prend par la main et vous oblige, que vous le vouliez ou non,  à regarder au fond de vous-même.

 La conscience est l’invitée la plus sûre du monde ; toutefois, elle n’arrive chez vous, dans la maison de votre vie que si vous avez toutefois honoré de sa présence, d’abord, un autre invité incontournable :  le silence. Elle nous invite à la prise de conscience de soi, à l’attention  au monde, aux choix que nous opérons en toute connaissance . Agir en pleine compréhension de ce qui nous anime, elle permet de juger si ce que nous faisons est juste ou pas. 

Pour Descartes, la conscience est bien une entité qui permet la transparence de soi. Et qui dit transparence dit vérité, et qui dit vérité induit la sagesse.  Cette invitée au banquet de notre vie, derrière ses douces manières marque son passage par une présence très forte, elle rayonne puissamment et délivre, à l’analyse de ce que nous acceptons de voir,  un jugement parfait de comment nous pensons. Pourquoi et comment nous agissons à la lumière d’un jugement clair, nous pourrons alors évaluer la valeur de toute action, de toute pensée.  

A la lumière d’une raison éprouvée, la conscience ne propose pas moins d’inviter au banquet de votre vie, la sagesse, c’est-à-dire les prémices d’un bonheur absolu. Et ce retour au silence, ce retour à la conscience, ce retour sur soi permet comme Descartes l’a si bien affirmé,  la réalisation parfaite du postulat : « Je pense, donc je suis « . Le cogito, ergo sum qui est le fondement même d’une existence vécue et pensée.

 

Et c’est dans ce sens que le Talmud annonce que le silence est le remède à tous maux. Se retrouver face à nos invités, le silence et la conscience, nous autorise à trouver la solution pour chaque situation douloureuse. Ceci est indubitable.  Se donner les moyens d’être avec soi, c’est s’offrir une chance magnifique de donner des réponses justes et vraies à nos maux et du coup, les soulager. Se penser, c’est s’aimer .

 

A force de gesticuler, de tout recouvrir par l’agitation et le bruit, notre mode de vie  nous éloigne de façon indéniable de qui nous sommes, et ne peut,  en aucun cas, nous inciter à  être en harmonie avec soi-même , un façon d’évoluer dans la vie qui devient assurément source de malaise. Le mal-être s’appréhende par la nécessité d’un arrêt sur soi, on pourrait dire par un arrêt sur image où tout n’est que mouvement, pour observer les racines du mal. 

Ce ralentissement sur soi est déjà annonciateur d’une prise de conscience qui relayera les manques, les vides, les tricheries dans sa vie et proposera d’y remédier.  L’agitation, la perpétuelle effervescence d’une existence, où il faut sans cesse s’activer, s’assurer de s’éloigner un maximum de soi, d’évoluer dans mille et une activités plus frénétiques les unes que les autres équivaut à du bruit, cette constante « intranquillité » témoigne d’une volonté consciente ou inconsciente de se fuir, une forme de fuite en avant qui nous plonge dans un malaise réel.

Dans une vie qui perd de son sens, et ne plus pouvoir ou vouloir donner du sens à sa vie la rend incroyablement pesante et difficile. Et s’efforcer à oublier le sens perdu revient à courir de plus en plus vite vers un abîme toujours plus profond en quête de sens.

 

Le sens rend tout ce qu’on entreprend léger, le sens donne des ailes à tout ce que l’on réalise. Le sens sont les ailes de l’ange dans notre existence. Et il n’y a pas de sens sans conscience et pas de conscience sans silence.

Au banquet de notre vie, les invités se font nombreux, il est difficile d’inviter l’un sans l’autre sans risquer de gâcher le grand moment de notre vie. Adopter le silence, c’est retrouver le destin de son existence ; le fil tracé, si admirablement gravé, si magnifiquement ciselé de façon si parfaite, et que l’on a perdu dans les méandres de notre bruit, dans les illusions de notre propre effervescence. 

L’individu qui se retrouve et s’accepte débarrassé de toutes ses tromperies, de toutes ses ornières posées au fur et à mesure des années, retrouve la voie royale de son destin qu’il se réapproprie, enfin ! Le silence est un peu du ciel qu’on retrouve en soi. Un ciel infini, généreux où il fait bon vivre, en paix avec soi-même et les autres. 

On récolte finalement après un long travail sur soi, les fruits de la paix, cueilli sur l’arbre du silence. Cet arbre abondant qui offre sans compter tout ce qu’il porte, à profusion et qui nous nourrit abondamment, nous enrichit pleinement et nous rappelle que nous sommes des porteurs de paradis, ni ailleurs, ni après, nous sommes une parcelle de ce paradis qu’il nous faut  se réapproprier, ici et maintenant. 

Le silence est sans doute cet espace magique, ce paradis oublié  qui rend aux humains leurs ailes d’anges célestes.

 

JE VOUS RECOMMANDE UN AUTRE BILLET DE IOAN TENNER ,  POUR UN AUTRE REGARD SUR LE SILENCE

http://wisdom.tenner.org/1/category/silence/1.html    

 

Photo Bruno Toffano 

http://aphroditepixart.blog.tdg.ch/

 

 

 

LE TRAIN DE LA VIE

Mais les aiguilles, elles, n'ont eu de cesse d'avancer, et nous avec, inlassablement, en un tic-tac si régulier qu’on le croyait éternel notre temps, le train de la vie a filé si vite, on n'a rien vu va passer.

Sur des quais, dans une longue attente, les trains ont passé.

Sur un quai désert, un espoir secret de filer à deux sur les rails de la vie; on roulait si bien, on a manqué quelques arrêts, le cliquetis chantant des roues nous a bercés, quand tout a déraillé. Comment ? Difficile de se souvenir, on n'a rien vu venir. Un matin, le paysage de notre vie était plongé dans une brume, si profonde, si dense qu'elle nous a ensevelis.

Prochaine station, tout le monde descend ! A cette station si solitaire et si glaciale, qu'on n'a pas voulue et qu'on n'a jamais plus quittée.

On les a laissés filer ces trains, puis sans qu’on le veuille, un jour, on doit monter. Qui sait pourquoi, qui sait comment ; une guerre, une séparation, une rencontre. Un train à la destination inconnue; une tache à l’horizon parsemée de points d’interrogation.

Les gens passent, courent, affolés ils semblent pressés, chacun court vers son destin, la peur de manquer un train, celui qu'on s'est choisi, le bon cette fois-ci, c’est sûr ! 
Les trains qui roulent, la vie qui s’écoule.

Les trains se font rares, les quais sont maintenant désertés. Les aiguilles ont tourné, sans qu'on s'en aperçoive. Les moments de bonheur se sont volatilisés; il ne reste plus que le temps infini, attendre encore ces trains qui ne viendront plus.

Et partir pour aller où ? Au bout de soi, au bout du chemin. Mais les aiguilles, elles, n'ont eu de cesse d'avancer, et nous avec, inlassablement, en un tic-tac si régulier qu’on le croyait éternel notre temps, le train de la vie a filé si vite, on n'a rien vu va passer.

Il est temps de partir, un train a stationné en un grincement affreux, pour un dernier voyage, maintenant c'est lui qui nous attend. 

 

L'autobiographie - Mémoire d'une vie en épitaphe

Quand et comment écrire sa vie ? Lorsqu’on a quelque chose à raconter, sans doute. 

Avoir au minimum quelques années derrière soi et  décider,  un jour,  de prendre une  feuille blanche et y coucher des étapes de sa vie, des moments de vécu intenses, des anecdotes. Chronologique ou antéchronologique, c’est un héritage qu’on offre aux générations suivantes. Un voile levé sur les grands secrets et même les petits méritent d'être aussi mentionnés.  A chacun sa façon de s’y prendre pour parler de sa propre vie, une autre façon de s’assurer  de poser pour l’éternité et viser  l’infini, se prolonger par anticipation au-delà de sa mort, s’assurer au-delà de ses écrits un peu de cette vie éternelle.

 L’autobiographie est un long processus de maturation , une préparation sur  plusieurs années. Un jour, on réunit ses notes, ses cahiers, ses photos, et on se sent prêt,et  décide de raconter en remontant le fil des ans, avec un "je" narrateur qui observe et s'observe au fur et à mesure qu'il déroule sa vie, pareille à une pelote de laine. Un long fil que l'on défait soigneusement et parfois lorsqu'on tombe sur un noeud, on essaie au fil des mots, de le défaire. 

Il y a une certaine pudeur chez ceux qui ne sont pas habitués à écrire et pourtant qui aimeraient parler , eux aussi, de leur vie.  Une interrogation existentielle ? Est-ce que ma vie mérite d’être relatée ?

Tout vie mérite d’être racontée, car il y aura toujours quelqu’un un jour pour avoir besoin de lire cette vie pour  mieux appréhender la sienne. Mais aussi, en ojectivant sa propre vie que l’on aligne, c'est une belle façon de prendre du recul, parfois, l’exercice autobiographique fait office de thérapie.

Quelques principes de base. Etre sincère et vrai, ne pas ériger sa statue, mentionner en parallèle de sa vie quelques grandes périodes de l’histoire, faits de société particuliers,  moments historiques qui seront des repères tout au long de votre récit et qui permettront au lecteur, plus tard dans quelques années ou quelques siècles de vous resituer dans votre temps. 

 

Voici un  exemple d'autobiographie intéressant :

L'autobiographie - Mémoire d'une vie en épitaphe

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Osez !Osez! la mémoire de vos vies, offrez- les en héritage à votre descendance, ô combien souvent elle leur sera utile pour comprendre d'où vient leur  lignée et vers quoi elle tend. Quels sont les combats des ancêtres, leurs choix à un moment donné, les raisons d'un exil ou d'un départ,  dans quel temps ils vivaient et savoir enfin avec quel  matériau formidable se sont  bâties les générations  suivantes.

Les autobiographies célèbres de grands écrivains tels que Châteaubriand et ses Mémoires d'Outre-tombe, Rousseau et ses Confessions, St Augustin, le  précurseur des premières confessions,  ont ouvert la voie à ce genre littéraire largement démocratisé depuis et  très en vogue, de nos jours. Un genre littéraire en soi, nul besoin d'être un grand écrivain pour ressentir la nécessité d'écrire sa propre vie d'autant plus lorsque cette vie a été traversée par les affres de l'histoire.

 Ce mode de narration particulier où le « je «  prédomine dans un contexte particulier, à savoir,  sa propre époque et qui devient « Mémoires » lorsqu'il met en perspective un temps historique dans lequel le narrateur évolue.

J'ai reçu un texte autobiographique écrit par la grand-mère de mon  correspondant et traduit par son propre fils,  30 pages traduites du hongrois vers le français . Née en 1911 à Budapest, l'auteure retrace « ses souvenirs presque noirs », elle écrit ses mémoires alors qu'elle est déjà une dame âgée et devant sa feuille blanche, elle se souvient.......

A travers  sept époques de sa vie, elle raconte la  guerre, la misère, l'antisémitisme, le départ pour la  France ,   mais aussi elle chante un amour qui durera 51 ans et surmontera toutes les difficultés. Elle mourra quatre ans après la mort de son époux ou plutôt se laissera mourir.

Le petit-fils, aujourd'hui,  s'appuie sur les écrits de sa grand-mère et,  à son tour,  raconte à ses propres enfant la Hongrie de ses grands-parents, à son tour, il transmet à la génération d'après les souvenirs d'une vieille dame qui s'est décidée un jour à  transcrire avec ses mots à elle, une vie, une histoire.  Un héritage unique laissé à la descendance, une mémoire en épitaphe transformée en un lieu de la mémoire collective grâce à laquelle on construit sa propre identité, à travers laquelle on s'affirme.

Contrairement à ce que les gens imaginent et qui les freinent bien trop souvent,   il ne faut pas nécessairement bien écrire pour raconter et se raconter, mais avoir une forte envie de transmettre, être capable de se projeter très loin  au-delà de notre propre existence. Avec les années, parfois avec un écart de cinquante ans ou plus , ce que l'auteur raconte devient en dehors de son cercle familial  tout aussi passionnant pour l'historien ou le romancier.

Imaginait-elle cette vieille dame juive née à Budapest qu'une blogueuse genevoise se passionnerait pour ses écrits ?  Voilà la magie de l'autobiographie, ce n'est pas encore un roman, c'est une source première dans laquelle on puise allégrement.

 

http://www.harcz.com/page2.php L'histoire de Margit Harcz

Photo du mariage de Margit Harcz

 

 

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Milena | Réponse 09.02.2013 15.33

contes 11 et 12 incroyables!!!! à toi de faire le 13ème... il ne te reste que peu de temps.

gros bisous!

Milena Lambelin | Réponse 07.02.2013 02.47

Je n'ai pas encore lu tous les contes mais je sais qu'ils parlent! :) Bravo! Milles félicitations de coeur joyeux et sautillant!

MSL 07.02.2013 03.10

MERCI

Lakshmi 07.02.2013 03.09

c'est Varkala un peu ton conte. Ecrire pour se sentir exister, c'est tellement vrai. L'écriture est sacrée mais elle n'est qu'un moyen d'atteindre un ailleurs

sapna 07.02.2013 03.03

connexions (dernier post je pense... mais est-on moins sûr de rien..?ce n'est que le mental qui s'exprime)

Sapna 07.02.2013 02.54

J ai pas encore lu le conte mais le titre et la photo me rapelent Varkala en Inde :)

Sapna 07.02.2013 02.52

La vérité est nulle part mais peut-être que la sagesse se trouve dans le silence....Vacuité (conte La sagesse consiste à laisser régner en souverain le silence)

Milena 07.02.2013 02.49

waw c'est incrooooyable! je t'écris par mail je préfère...

Lambelin Milena | Réponse 07.02.2013 02.44

Salut! C'est Milena (Sapna). j ai pas encore ton e-mail il faudrait que je t'écrives stp! C'était fou cette rencontre et ce qu'il s'est passé les jours suivants

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Commentaires

19.05 | 15:59

très beau poème quand à votre envie de quitter le journalisme d'autres doivent penser la même chose.Cette profession est en danger grâce au numérique

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09.02 | 15:33

contes 11 et 12 incroyables!!!! à toi de faire le 13ème... il ne te reste que peu de temps.

gros bisous!

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07.02 | 03:10

MERCI

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07.02 | 03:09

c'est Varkala un peu ton conte. Ecrire pour se sentir exister, c'est tellement vrai. L'écriture est sacrée mais elle n'est qu'un moyen d'atteindre un ailleurs

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